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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

LE PROCHE ET MOYEN-ORIENT

 

§ 7 - Deux avenirs imaginaires

 

Appliquées à la situation présente du Proche et Moyen-Orient (PMO), les analyses précédentes montrent que les avenirs dont les Etats-Unis et même Israël sont les promoteurs sont irréalistes. Mais peu d'avenirs réalistes sont préparés par des acteurs régionaux, si bien que le présent du PMO est des plus sombres et le demeurera, sauf novations majeures. Peut-on toutefois entrevoir un avenir moins dramatique, sans tomber dans le wishful thinking ? La question vaut assurément d'être posée pour un monde dont les retards s'aggravent et dont les crises débordent de son périmètre propre.

(1) - Le rêve américain

Les Etats-Unis ont attaqué l'Irak en avril 2003 pour éliminer des armes de destruction massive dont ils n'ont pas trouvé trace; pour rompre une complicité avec Al Quaïda qui n'existait pas avant leur intervention; pour offrir au peuple américain un simulacre de revanche après les attentats de 2001; pour libérer un peuple irakien qui n'est guère reconnaissant à ses libérateurs; et pour construire une démocratie véritable dont la gestation est dramatique. Chemin faisant, les Etats-Unis ont élargi à un "grand Moyen-Orient" étalé par leurs soins du Maroc au Pakistan, leur volonté d'étendre à toute cette région du monde, les bienfaits d'une démocratisation à leur façon. Mais, de leur ex-fidèle allié turc à leur nouveau fidèle allié pakistanais, toute la région rechigne devant leurs vagues projets que les gouvernements craignent et auxquels les opinions publiques ne prêtent aucune attention..

En Europe, le rêve américain, dédaigné par des opinions partout hostiles à la guerre, a d'abord divisé les gouvernements, frappant d'immobilisme l'OTAN et l'Union Européenne. Un an plus tard, il ne reste que Blair pour faire mine de croire encore à l'opportunité d'une guerre détestée chez lui comme ailleurs. Le gouvernement espagnol, d'abord zélé suiveur des Etats-Unis, a viré de bord, sous une vive pression électorale; le gouvernement polonais, dernier des suiveurs importants, tergiverse avant de se déjuger. Les maigres renforts reçus d'Australie ou, de façon plus réticente, du Japon1 n'annulent pas, loin s'en faut, les refus de l'Inde, du Brésil, de l'Afrique du sud, de la Chine et de la Russie de se laisser entraîner dans la croisade de Bush, du moins tant que l'ONU n'aura pas pu remplacer le leadership américain par une direction collégiale où chacune des puissances assoiffées de pétrole aurait son mot à dire.

Sur le terrain, la guerre d'Irak se prolonge par des attentats très meurtriers, dont les cibles sont les troupes étrangères présentes dans le pays, la nouvelle armée irakienne en formation, les représentants des institutions internationales (de l'ONU à la Croix Rouge, etc.) et les agents des firmes étrangères actives dans le pays. Affolé par le désordre que son agression a provoqué et que l'impréparation de l'après-guerre a aggravé, le gouvernement américain tente de mobiliser de nouveaux concours militaires et financiers, de former un gouvernement local assis sur des élections présentables et de donner à ce pouvoir les apparences de l'autonomie administrative et budgétaire, dans le cadre d'une constitution ratifiée par voie électorale. Mais il refuse de rendre cette issue praticable en transférant la tutelle locale à un collège international validé par l'ONU, si du moins les élections présidentielles de novembre 2004 maintiennent au pouvoir l'équipe Bush. Sur cette lancée, il risque d'avoir à gérer une crise politico-militaire qui perdurerait; d'avoir à empêcher la formation à Bagdad d'un gouvernement à majorité chiite, enclin à un rapprochement avec l'Iran khomeinyste; d'avoir à endiguer, toujours par force, le scissionisme kurde qui inquiéterait la Turquie et Bagdad; et, plus généralement, d'avoir à étouffer toutes les menaces de guerre civile ethnico-religieuse dont l'Irak est aujourd'hui porteur. Dans cette triste - mais probable - perspective, on doit même craindre que les Etats-Unis élargissent leur agression militaire en direction de l'Iran à "dénucléariser", de la Syrie "refuge du terrorisme" et d'autres Etats de moindre envergure, comme le Yémen "qui laissa agresser un croiseur américain" dans ses eaux territoriales. Au risque d'avoir à replier les boys vers les Etats-Unis, en ajoutant l'Irak au long chapelet de retraites qui depuis Saïgon (1975) et Mogadiscio (1993) s'est poursuivi, plus discrètement, par une intervention à éclipses en Afghanistan, depuis 2002. Tel semble être l'impasse où les Etats-Unis se sont engagés par leur action "préemptive" unilatérale.

(2) - Le rêve israélien

Ceux des Israéliens qui s'imaginent abrités à tout jamais par un parapluie américain oublient que celui-ci ne s'est ouvert qu'après 1956 et qu'il se refermera au plus tard aux temps de l'après-pétrole (cf. § 5 supra). Ceux qui imaginent que leur pays rejoindra Chypre, puis la Turquie, au sein de l'Union Européenne, évaluent mal leurs chances géopolitiques. Et plus mal encore, s'ils espèrent rejoindre Porto-Rico, au rang des provinces off shore des Etats-Unis. Ceux qui pensent que des liens serrés pourront s'établir entre Israël et des partenaires bien choisis au sein du PMO - tels une Turquie rabibochée avec les Etats-Unis ou un Iran ayant fait sa paix avec ces derniers - oublient que leur voisinage immédiat est arabe et que quelques franchises commerciales accordées à la Jordanie ou à l'Egypte ou quelques complicités réveillées avec les plus extrémistes des Maronites seront d'un poids faible, tant que leur présence ne sera pas acceptée par les masses arabes. Ceux qui estiment qu'à force de pilonner l'OLP d'Arafat, de pousser au remplacement de celui-ci, de bâtir une ligne Maginot entre Israël et le reste de la Palestine, d'inviter les Egyptiens à maintenir l'ordre à Gaza, ils finiront par soumettre durablement les Arabes de Palestine dont un demi-siècle de guerres a converti les tribus en une nation naissante, ceux-là se trompent. Enfin, ceux qui travaillent à porter les limites d'Israël jusqu'au Jourdain, voire au delà du Golan ou du fleuve Littani, se trompent plus dramatiquement encore, car ils négligent une démographie qui les maintiendra en position ultra-minoritaire au sein du PMO et en position nettement minoritaire sur le territoire de l'ex-Palestine mandataire, quelle qu'en soit la découpe.2

A travers mille péripéties plus cruelles les unes que les autres, les occupants de ce territoire cheminent vers une paix qui ne sera atteinte qu'après qu'Israël ait réussi à se faire accepter dans un PMO qui a subi une greffe que, pour des raisons étrangères à cette région, les puissances - Europe en tête - lui ont imposée. Cette acceptation ne sera acquise, au sein de frontières sûres et reconnues, qu'après que les protecteurs actuels d'Israël, Etats-Unis en tête, lui aient imposé, de vive force et pour une durée suffisamment longue, un cordon sanitaire sous bonne garde internationale, mettant les deux antagonistes actuels à l'abri les uns des autres, tout en joignant à cette barrière d'abord étanche, ce qu'il faudra d'aide pour panser les plaies, restaurer un territoire palestinien qui a été méthodiquement ravagé et établir, par étapes lentes et surveillées, des échanges normaux entre pays voisins dûment normalisés. Autrement dit, la pacification de l'ex-Palestine mandataire, ne poura mûrir que sous une forte contrainte externe, cette paix imposée étant, elle-même, la condition sine qua non, de réformes politico-culturelles qui seraient imposées à tout ou partie du PMO par des puissances extérieures, et non par les seuls Etats-Unis.

Autrement dit, encore, le soutien unilatéral que les Etats-Unis accordent à Israël pérennise le conflit, même si, bien évidemment, les contraintes réellement pacificatrices qui seront requises pour sortir de cette guerre récurrente, devront aussi peser sur les troupes, milices et Etats qui entretiennent la guerre contre Israël.

(3) - Point d'orgue

La macrosociologie n'a pas de valeur prédictive, mais en brassant les résultats de multiples sciences sociales, elle dresse un riche tableau des tendances décelables dans les structures sociales actuelles, tendances qui façonneront l'avenir tant que leurs configurations globales ne seront pas déviées ou enrichies par l'émergence de tendances nouvelles aujourd'hui imperceptibles. Ainsi, la machinerie du système mondial en son entier peut être mise en lumière. Elle continuera de tourner - sans doute avec des hoquets croissants - tant qu'aucune novation majeure n'aura transformé la structure générale dudit système.

Aucun système mondial n'est homogène, mais l'étude de sa machinerie permet de repérer les facteurs de toute sorte qui le segmentent en quartiers distincts - c'est-à-dire en "sous-systèmes" dont la diversité est déterminée par le système mondial lui-même. L'étude de deux de ces "sous-systèmes" - le monde sinisé et les Indes - a montré que tout en étant pleinement dépendant de l'organisation mondiale, chacun de ces deux quartiers fait preuve d'un dynamisme qui lui est propre. Autrement dit, chacune de ces deux structures régionales - d'ailleurs très différentes l'une de l'autre - se combine avec la machinerie mondiale qui la surdétermine, pour produire des effets régionaux originaux.

Ici, l'examen d'un troisième "sous-système" du monde actuel valide l'analyse précédente, mais il montre également la puissance ravageuse de la machinerie mondiale dans une région en creux, c'est-à-dire dans un ensemble flou dont les limites approximatives et fluctuantes lui sont imposées par le monde environnant. Cet ensemble riche de guerres inabouties, tourne en rond dans sa cage de fabrication mondiale, car sa dynamique du surplace n'oppose aucune résistance significative à un monde qui épuise sa richesse naturelle, avant de l'abandonner aux déserts qui y ensablèrent maintes civilisations.

Pour conclure cette troisième analyse, il était donc normal de commencer par prêter attention aux deux dynamismes principaux qui travaillent la région, à savoir, la quête du pétrole pilotée par les Etats-Unis, laquelle prend aujourd'hui la forme d'une agression guerrière ravageuse dont le débouché ne ressemblera sûrement pas à ce que voudrait le rêve américain; et la construction d'un Etat national, dynamique obstinément poursuivie par les communautés juives agglomérées au cours du dernier demi-siècle dans une partie encore mal définie de l'ex-Palestine mandataire. Mais comme ces deux dynamiques sont d'origine extra-régionale et comme la région prise dans son ensemble n'a pas révélé d'autre élan essentiel et durable qui lui serait propre, la méthode qui a guidé l'étude du monde sinisé et des Indes ne convient pas ici. En effet, faute de s'appuyer sur le repérage de tendances lourdes et pérennes, il faut maintenant scruter la dynamique du surplace pour évaluer les chances d'éventuels mouvements sociaux opposés à tout ou partie des forces d'inertie qui engluent la région et pour supputer la portée éventuelle des événements inéluctables qui scanderont l'histoire régionale, qu'elle soit démographique, pétrolière ou d'autre nature encore.

C'est ce qui va être fait en commençant par une révision des n° 1 et 2 ci-avant, pour déborder des rêves américain ou israélien, vers ce qui pourrait résulter des espérances (les moins rêveuses) des peuples du PMO.

(4) - Encore les rêves américain et israélien.

 Les discours des gouvernants américains relèvent souvent d'une idéologie grandiloquente et brumeuse qui accentue leur irréalisme. Mais leurs actes manifestent tout aussi souvent un brutal réalisme, même lorsqu'ils procèdent d'une erreur stratégique majeure, comme celle où les Etats-Unis s'enfoncent depuis les attentats de 2001. Certes, le contrôle américain sur l'Irak - c'est-à-dire sur l'armée et la police de ce pays, comme sur les orientations pétrolières et diplomatiques de son prochain gouvernement "souverain" - fera l'objet de soins persistants. Mais leur portée est douteuse. Les attentats anti-américains, les enlèvements de collaborateurs des ambassades et des entreprises étrangères, les ruptures de canalisations pétrolières se sont multipliés depuis le printemps 2004. La valse-hésitation des troupes américaines dans les villes révoltées, qui a converti Fallujah et Najaf en camps retranchés, la redistribution vers l'Irak des ttroupes américaines retirées de Corée et d'Allemagne augurent mal d'un prochain succés "pacificateur". L'insuccès politique n'est pas moindre. Un gouvernement "provisoire" a été intronisé à la sauvette à la fin de mai 2004, cependant que Chalabi, ex-futur leader choisi par la CIA, est tombé à la trappe. L'ONU appelée en renfort pour sanctifier le réglement politique esquissé par les Américains et leur gouvernement "provisoire" a vu ses conseils écartés pour le choix des hommes et ses suggestions institutionnelles diversement trafiquées de ci de là, sans qu'aucune intervention internationale orchestrée par l'ONU puisse prendre forme. La mobilisation de l'OTAN pour instruire l'armée et la police irakiennes en voie de reconstruction n'a pu produire - à l'arraché - qu'un vague accord "exploratoire" dont rien ne garantit la portée pratique. La capture de Saddam Hussein et sa comparution devant un juge irakien - tandis qu'il demeure sous bonne garde américaine - n'a eu aucun effet dans l'opinion et annonce un procés tardif aussi inconfottable que celui de Milosevic. Ainsi, la "coalition" que les Américains pilotent - et qui souffre de défections dont la plus importante a été celle de l'Espagne - chemine, d'improvisation en bricolage, vers un retrait partiel des troupes américaines et anglaises, à la fin de 2005, après que des élections aient permis de former, enfin, au début 2005, un gouvernement d'allure démocratique : mais on peut douter que ce calendrier soit tenu, sauf à maquiller de telles apparences un retrait poltico-militaire des Etats-Unis, s'ils se contentaient d'assurer la protection musclée des champs pétrolifères du notd-est irakien et des conduits qui débouchent vers la Turqie et vers le Golfe Persique. Loin de la grande réforme "démocratisant" tout le PMO qui fut vaguement promise, le repli vers les derricks et les oléoducs qui vient d'être suggéré n'épuise certes pas le champ des possibles, mais il est difficile d'imaginer que les Etats-Unis puissent obtenir de bien meilleurs résultats ( de leur point de vue) alors que bien des complications se profilent en Afghanistan et au Pakistan, certes, mais aussi en Arabie même, ce qui retentirait dans toute la région. D'autant que ces "meilleurs résultats" seraient à payer en ouvrant aux pays européens jusqu'ici réticents un droit de regard sur l'avenir pétrolier de l'Irak et une certaine liberté d'accés commercial à la reconstruction de ce pays, ainsi qu'au développement ultérieur de ses échanges commerciaux. Si cela s'avérait indispensable, quelques satisfactions mineures pourraient également être offertes à la Russie, au Japon et peut-être à l'Inde, afin qu'une unanimité de façade puisse être reconstruite à l'ONU. En tout cas, ce réalisme a peu de chances de s'étendre au projet du "Grand Moyen-Orient" que l'Europe et le PMO ne peuvent prendre au sérieux, faute de propositions américaines concrètes et surtout faute d'un déblocage du conflit israélo-palestinien. Si bien qu'au total, le sort du "rêve américain" se jouera, en peu d'années, sur la portée régionale de la stratégie erronée où les Etats-Unis s'enferrent depuis 2001. La croisade contre le terrorisme qu'ils ont engagée a eu pour effet principal d'envenimer les divers conflits où les djihadistes de toute sorte ont trouvé place, da la Tchétchénie aux Balkans, comme de l'Afghanistan au Pakistan; elle a dispersé les attentats majeurs de l'Indonésie au Maroc et à l'Espagne; elle nourrit une rébellion irakienne où le nationalisme local et les tensions ethnico-religieuses sont suractivées par des renforts islamistes divers. Les guerres entremêlées dont l'Irak est le théatre depuis mars 2003 peuvent s'envenimer régionalement de bien des façons, notamment en réveillant plusieurs des autres guerres inabouties de cette région. Bref, il ne suffira pas que les Etats-Unis soient prêts à composer pour qu'une tutelle durable sur le nouvel Irak leur soit acquise.

On doit évidemment s'attendre à ce qu'Israël fasse preuve en toute hypothèse d'une capacité défensive et offensive beaucoup plus grande que celle des Etats-Unis, car ce pays croit jouer son existence même. Une paix qui lui serait imposée de force (en même temps qu'à ses voisins) est assurément la clé d'un dégel politique conjoncturel pour tout le PMO, mais ce n'est pas une condition requise pour la survie de l'Etat israélien. Même si une alliance plus vaste que le "front du refus" des années 1948-56 devait se cristalliser contre Israël - ce qui est hautement improbable - les Etats-Unis, la diaspora juive et l'émotion ravivée de l'Europe en limiteraient les capacités, sans compter les vertus dissuasives de l'armement nucléaire dont Israël détient le monopole au PMO. Même si l'un des pays de la région réussissait à se doter d'un armement nucléaire - comme l'Iran et peut-être la Libye sl'ont plus ou moins tenté - la marche vers une paix imposée ne deviendrait sans doute pas une nécessité vitale pour Israël, tant il est vrai que, jusqu'à présent les bi-pôles nucléaires ont eu une influence pacifiante sur les régions où ils existent : le dégel indo-pakistanais qui se dessine depuis 2002 en apporte une nouvelle preuve. Si bien qu'en pourchassant les tentatives nucléaires du PMO, pour laisser Israël jouir de son monopole, les Etats-Unis rendent à ce pays un mauvais service. En effet, pour autant qu'on puisse en juger, la doctrine israélienne d'emploi semble être de traiter son armement nucléaire comme le dernier recours contre l'invasion de son territoire exigu. Ceci pourrait conduire à un double scandale. Où que ce soit dans le monde, le pays qui recourrait à l'arme nucléaire s'exposerait au mépris universel; mais si ce pays est composé pour partie de descendants des victimes du génocide des Juifs dans l'Europe nazifiée de 1933-45, le mépris se mêlerait à de nauséabonds relents des antisémitismes des siècles précédents, sans compter une imaginaire absolution rétrospective des Nazis et de leurs émules. La sagesse, pour Israël, serait de se faire l'avocat loyal d'une paix imposant, en Palestine, la coexistence de deux pays et de leurs deux peuples. Quant aux communautés de la diaspora juive, leur devoir politique et moral devrait être de pousser Israël dans cette direction et de dénoncer par avance toute utilisation préemptive, préventive ou unilatérale de l'arme nucléaire. Ainsi travailleraient-elles à la pérennité d'Israël.

Rarement teintés de libéralisme bon teint et plus souvent adornés de socialismes aux nuances variées, les projets politiques qui ont provisoirement dynamisé le PMO au cours du 20è siècle se sont concrétisés par quelques nationalisations pétrolières et par quelques avancées nationalistes et nationalitaires (cf. § 3 supra). Les plus puissantes de ces dynamiques symbolisables par les noms de Nasser, de Saddam Hussein ou de Khomeiny ont été des fleuves puissants, bientôt convertis en oueds ou canalisés entre les digues de dictatures militaires-nationalitaires. Seule une éventuelle résurgence du khomeinysme se dessinerait si la fraction iranophile du chiisme s'emparait du nouvel Irak et reussissait à bâtir une alliance oublieuse de l'atroce guerre irako-iranienne de 1980-88. Pour le reste, quel que soient le zèle et l'obstination des djihadistes de toute sorte, rien ne peut être escompté de leurs actions bien financées, mais mal finalisées.5

Encore fallait-il noter ces deux variantes islamistes vivaces, parce qu'elles pourraient colorer ou infléchir les mouvements plus essentiels concrétisant éventuellement les hypothèsesqui vont suivre. En effet, une réflexion difficile, mais fructueuse, peut être engagée non pas à partir de mouvements sociaux, aujourd'hui défaillants, mais bien à partir de contraintes objectives majeures qui ne pourront pas ne pas produire, au PMO, des conséquences politico-culturelles majeures. Ces contraintes, déjà aperçues au fil des §§ précédents, concernent l'inévitable occurrence de l'après-pétrole d'ici peu de décennies; la probable résurgence de plusieurs des guerres inabouties et leur envenimement par de nouveaux conflits entre des Etats qui ont rarement trouvé leurs marques et, plus rarement encore, leur cohérence interne; et enfin l'irrépressible croissance démographique qui se prolongera pendant quelques décennies encore, dans un PMO lourd de paysans sans terre et de classes juvéniles sans emploi. De 2001 à 2050, cette croissance portera la popultion régionale totale de 324 à 670 millions, si son taux qui est aujourd'hui de 2 % l'an était déjà progressivement réduit de moitié durant ce demi-siècle.

La façon utile d'aborder ces contraintes est de partir des problémes politiques qu'elles produiront nécessairement, pour entrevoir celles des réponses politiques qui permettraient de sortir de la dynamique du surplace (cf. § 6 supra) et d'ouvrir de nouvelles perspectives aux peuples du PMO. Toutes questions qui peuvent se résumer comme une recherche de cibles.


 

 

§ 8 - Un avenir conditionnel

 

 

(1) - La cible pétrolière

 La "richesse" pétrolière que le PMO gaspille sous pression internationale et par commodité budgétaire ou laxisme des classes dirigeantes n'aura qu'un temps. D'ici quelques décennies, la rente pétrolière qui irrigue les oasis illusoires du PMO aura disparu sans laisser d'autres traces que la légende d'un âge d'or et la rancœur d'une occasion manquée, nouvelle humiliation pour une région qui n'en a pas manqué depuis un siècle (cf. § 5 supra). A l'inverse, toute rénovation fondamentale du PMO requiert une réforme radicale de l'économie pétrolière, pendant qu'il en est temps encore. Réforme dont l'objectif central devrait être de majorer autant qu'il se pourra la partie de la rente pétrolière qui se fixe dans la région même, en investissements générateurs de produits, d'emplois et d'impôts qui puissent servir les peuples de la région avant comme après l'épuisement des ressources d'hydrocarbures. En effet, la rente pétrolière peut être une source de capital investissable plus féconde que les modestes profits régionaux et libérée des "conditionnalités" qui obèrent les financements publics ou privés en provenance du reste du monde.

Le renouvellement des chocs pétroliers de 1973 et 1975 est loin d'être la meilleure façon d'accroître la rente utile, car le PMO n'aurait aucun intérêt à s'exposer à un redoublement de pressions politico-militaires et à un désordre économique mondial renchérissant les importations qui concrétiseraient beaucoup de ses nouveaux investissements. Au contraire, son intérêt serait de contribuer à un lissage pluri-annuel de la hausse (inéluctable) des prix pétroliers, aussi bien programmé que possible, de façon telle que le rythme d'utilisation des ressources conventionnelles de pétrole et de gaz, l'échéancier d'exploitation des réserves "non conventionnelles" et l'éxécution des programmes industriels, domestiques et urbains, économiseurs d'énergie s'enchaînent sans trop de hiatus générateurs d'à-coups marchands (cf. § 5 supra).

L'expropriation totale des compagnies étrangères, avec recours exclusif à des sociétés nationales d'exploitation et de commercialisation ne serait pas la meilleure des méthodes pour maximiser la rente utilement investissable, même si cette "arme de dissuasion massive" devrait figurer dans la panoplie potentielle des autorités concernées. En effet, il leur faudrait disposer d'une information fiable et sans cesse affinée sur tous les aspects de l'économie pétrolière; d'une connaissance exacte des quantités d'hydrocarbures enlevées de chaque terminal d'oleo-(et gazo-)duc et des prix effectifs de ces cessions; d'une connaissance bien actualisée des réserves connues ou estimées, des coûts d'investissements requis pour leur mise en perce et des coûts d'exploitation pour les puits et conduits en service. Toutes revendications que l'ONG britannique Global Witness résume en réclamant la transparence des comptes pétroliers, mais dont toutes les universités du PMO devraient faire le chantier principal de leurs départements d'économie et de finances.

Les missions légales ou contractuelles fixées aux compagnies opératrices et les contrôles d'éxecution devraient porter centralement sur le réglage des rythmes d'exploitation et d'investissement et sur la régularité des prélèvements rentiers. Pour le reste, la gamme des moyens d'action pourrait être assez diversifiée, de la nationalisation au rachat, de la concession rénovée à la régie contrôlée, comme du choix des opérateurs par engagements de longue durée ou par appels d'offres aux calendriers bien scandés, étant bien entendu qu'en toute hypothèse l'objectif devrait être d'assurer en peu d'années la relève complète des personnels amenés par les compagnies mondiales, par des personnels relevant des seuls Etats régionaux. Dans les limites ainsi établies, la maximimisation de la rente captée régionalement devrait être obstinément poursuivie, en veillant à déjouer les ruses et les fraudes, à débusquer les escroqueries et à extirper de l'économie pétrolière régionale les traditions du bakchich.

L'utilisation prioritaire de la rente ainsi maximisée devrait s'étaler depuis les enseignements professionnels requis par l'économie pétrolière régionale jusqu'à la mise en œuvre des investissements fondés sur la rente, et même jusqu'à l'accomplissement des réformes agraires destinées aux paysans sans terre et à l'abolition des statuts semi-serviles (cf. § 2 supra). Il serait pertinent de transposer à ce propos, les politiques que les Etats-Unis ont efficacement conduites au Japon en 1945-50, politiques reprises en Corée du sud après 1954. Les investissements à privilégier devraient être choisis non point par imitation de pays enviés ou par abandon à "la pente naturelle du marché", mais selon des critères d'utilité régionale et en visant toujours à multiplier les emplois ayant chance de durer. Quelques orientations évidentes à cet égard concerneraient la production et la distribution d'eau, l'extension des cultures irriguées ou "sans sol", les industries de la climatisation, les moteurs à hydrogène, la production d'énergie solaire, les industries pétrochimiques et, en aval, les industries dont les hydrocarbures sont la matière première, etc. Orientations à compléter par d'audacieuses innovations, tel le développement du canal de Suez comme zone portuaire-industrielle, à l'instar de Singapour. Tout ceci sans oublier les potentialités mondiales que pourraient développer certaines activités déjà amorcées dans la région, par exemple celles du cinéma égyptien.

Encore conviendrait-il de rogner méthodiquement la rente gaspillée (cf. § 5 supra), ce qui est une autre façon de maximiser la rente porteuse d'avenir. A ce titre, les objectifs devraient être de substituer méthodiquement l'impôt non pétrolier aux recettes budgétaires tirées du pétrole et d'écheniller sauvagement les dépenses budgétaires de privilège ou de confort rentier (cassettes princières, équipements somptuaires, subventions aux cultes, etc.). De même, le gaspillage local du pétrole et de ses dérivés, dû à des prix de détail trop bas et à des véhicules vétustes et gourmands, devrait être canalisé vers un supplément de recettes fiscales. Sous un tout autre angle des précautions pluri-annuelles pourraient être prises, tant pour contribuer au lissage des prix mondiaux et de la rente régionale par l'utilisation d'une capacité de stockage "contra-conjoncturel" que par le placement de fractions de la rente provoquées par des surprix mondiaux temporaires. La Norvège serait, à cet égard, meilleure conseillère que la banque internationale.

Pour mémoire, enfin, il est bien évident que de rudes négociations devraient être menées au sein de l'OMC pour adapter les normes du commerce international avec les exigences d'une gestion parcimonieuse du pétrole régional - et nullement pour procéder à l'ajustement inverse, car une ressource naturelle finie ne peut être exposée, sans frein, aux appêtits de "clients" riches et puissants qui tendent à l'épuiser au gré de leurs besoins. Dans cette même perspective, il semble probable qu'une rénovation de l'économie pétrolière conduirait, de proche en proche, à une remise en cause des prélèvements fiscaux énormes que certains pays - comme la France et bien d'autres - opèrent sur les produits pétroliers. En effet, l'économie pétrolière ne s'arrête pas aux portes des raffineries, mais elle inclut les usages industriels, commerciaux et fiscaux auxquels le pétrole sert d'assiette. La masse financière de ceux-ci est un facteur important dans la circulation mondiale des capitaux.7 Ainsi, le PMO, leader mondial des réserves pétrolières devrait devenir le haut lieu mondial des savoirs pétroliers, qu'ils soient techniques, économiques, juridiques, financiers ou fiscaux, ce qui promettrait un bel avenir aux universités, aux instituts de recherche et aux sociétés de services de la région.

En somme, le PMO devrait mettre à profit les prochaines hausses saccadées des prix pétroliers et le fait que ses propres coûts d'exploitation sont très bas pour s'approprier une part accrue d'une rente pétrolière elle-même croissante, afin de se bâtir un avenir économique de qualité. Mais il a peu de temps pour y arriver : vers 2050 la cible pétrolière aura fini de s'évanouir.

 (2) - Les cibles étatiques.

 Atteindre la cible pétrolière - sans doute par essais successifs mais cumulatifs - requerrait nécessairement le concours d'Etats dûment motivés. Ceux d'aujourd'hui le sont peu, d'autant que le pétrole gît rarement dans des Etats riches d'une population nombreuse et combative (cf. § 5 supra), si bien que diverses cibles étatiques devraient être visées pour mobiliser les Etats-à-pétrole et pour dériver la rente vers une irrigation pleinement régionale. Bref, il faudrait sans doute rectifier, à ces fins, la géographie politique du PMO.

En simplifiant le tableau (présenté au § 5), on peut observer que le pétrole régional est concentré dans quatre zones étatiques seulement (pour lesquelles les % indiqués sont calculés par rapport au total des réserves pétrolières de la région) :

(1) l'Arabie séoudite (36 %);

(2) l'Irak (16 % ou 29 % si l'annexion du Koweit tentée en 1980 avait réussi);

(3) l'Iran (13 %)

La quatrième zone est celle du Golfe qui pèse 29 % si elle inclut l'ensemble des émirats riverains, du Koweit à Oman ou 16 % seulement, si le Koweit fait cavalier seul. Hormis ces quatre zones, on ne trouve plus que 6 % des réserves "prouvées" du PMO.

Faire masse des émirats est une cible nullement déraisonnable. Ces petits Etats épars ont commencé, depuis deux ou trois décennies, à moderniser leur héritage tribal. Leurs classes dirigeantes (propriétaires et marchands, mêlés à un peu d'officiers) sont confortablement installées. Mais plusieurs signes attestent d'une réelle capacité d'évolution, qu'il s'agisse de la cohérence déjà acquise par les Emirats Arabes Unis (EAU), d'Oman bondissant d'un Moyen-Age bien conservé vers une modernité semblable à celle de ces EAU, des évolutions politiques esquissées notamment à Koweit et à Bahrein, des satellites médiatiques installés du Quatar aux EAU et même des signes d'évolution des mœurs, à mesurer par comparaison avec l'Arabie voisine. Ici une modernisation politique accélérée pourrait intervenir sans rompre avec l'autonomie de mini-Etats isolés, mais en visant les capacités accrues de coopérations plus ou moins fédératives.8 Par exemple sous la forme d'une généralisation de la formule des EAU, ou de celle de la Malaisie. Les cas de Singapour ou de Hong Kong montrent, en outre, tout ce qu'une Cité dynamique gagne grâce à ses connexions internationales (en l'occurrence avec la diaspora chinoise) pour tirer parti, sans crainte, d'un très puissant voisin.

Ici, le voisin est à craindre, car l'Arabie est un puissant foyer d'anti-modernité. Fort heureusement les liens americano-séoudiens se sont dégradés depuis l'époque où Roosevelt et Ibn Seoud ont joué les bonnes fées autour du berceau de la confédération plus tribale que pétrolière qu'ils se sont employés à consolider. Le pétrole a coulé, mais non la modernisation utile. Le cancer wahhabite qui ronge ce pays a produit de telles métastases que les Etats-Unis, naguère utilisateurs sans scrupules des ressources séoudiennes pour renflouer le FMI (1976), pour chasser les Russes d'Afghanistan (1980 sq) ou les Serbes de Bosnie (1992 sq) ont dû subir des affronts9 tels que la réinstallation de leurs bases militaires principales en divers émirats est devenue nécessaire, cependant que l'évacuation de leurs troupes encore installées en Arabie est à l'ordre du jour, hormis la protection des zones pétrolières de l'Aramco. Les pressions américaines visant à diverses réformes du régime séoudite devraient être renforcées de toutes les façons possibles, par tous les amis et ennemis de ce pays, afin qu'il soit vidé de sa police des rues et des mœurs, de ses "lois" et tribunaux archaïques, de ses excédents d'imams et d'aumônes, de ses clientèles tribales et princières, bref de ses pompes-à-gaspillage-de-la rente. Que ces pressions aboutissent à une disjonction de l'Arabie-pèlerinage, du Hedjaz et autres provinces de l'ouest, d'avec l'Arabie-pétrole des provinces orientales et que la Jordanie, le Yémen et les EAU élargis bénéficient d'extensions sablonneuses ou de marches frontières à leur convenance, serait pur bénéfice pour tout le PMO, surtout si l'enclave Aramco demeurait sous un protectorat rassurant les Etatrs-Unis, mais rééquilibré de façon à rendre la cible pétrolière pleinement atteignable : ici des chefs d'œuvre d'habileté diplomatique seraient requis, sauf rapport de forces permettant de trancher nettement.

Auparavant, sans trop insister sur chacun des Etats, il faut néanmoins les évoquer car l'ébranlement des Arabies retentirait dans tout le PMO. Déjà, l'Irak a été secoué par l'invasion américaine et il importerait d'aider sa nouvelle république à raviver l'héritage positif du Baas primitif, à éviter l'établissement d'un pouvoir chiite à l'iranienne et à abriter son pétrole d'un monopole américain. Pour l'Iran, le souhaitable serait évidemment de raviver les poussées réformistes récentes et surtout de ranimer le meilleur de la "révolution blanche" (cf § 2 supra) afin de déraciner les mainmortes foncières du chiisme. En Egypte, il serait bon de retrouver l'élan du nassérisme en matière d'aménagement foncier et de développement industriel, à l'aide d'un capitalisme d'Etat réagencé non point pour le pantouflage des officiers supérieurs, mais bien pour diligenter l'emploi des ressources nouvelles que procurerait l'atteinte de la cible pétrolière, ressources qu'une annexion ou une satellisation de la Libye renforcerait utilement pour l'Egypte. En revanche, la Turquie, ancienne matrice impériale de la région et puissance se voulant européenne, devrait être ignorée par le nouveau deal pétrolier, tandis que le fédéralisme kurde transfrontalier devrait avancer très prudemment, de l'autonomie des provinces kurdes d'Irak à l'autonomisation coopérative de leurs répondants iraniens, plutôt que de s'aventurer comme il semble le faire sur les confins syriens. Reste le voisinage d'Israël, gravement desservi par la "guerre éternelle" de l'ancienne Palestine mandataire, où le besoin d'un confinement des deux antagonistes est aigu et où la recherche de coopérations régionales ne pourrait progresser qu'après une durable satisfaction de ce besoin.

Des traités de Westphalie (1644-48) aux traités de Vienne (1816), Versailles (1920) et Helsinki (1975) l'Europe a peu à peu consolidé les frontières d'Etats indépendants qui sont désormais engagés dans un processus de coopération négociée à l'enseigne de l'Union Européenne. Le PMO qui n'est sorti de l'ère des empires que pour entrer dans celle des colonisations n'a jamais eu l'occasion de voir ses guerres, entre Etats indépendants, aboutir de la sorte. Rien ne garantit qu'elle y arrive de sitôt, après un petit siècle de guerres inabouties (cf. § 4 supra). Rien ne garantit non plus que la recherche d'une issue "rentière" à sa misère actuelle puisse s'opérer - de la façon jusqu'ici suggérée ou par quelque autre cheminement - sans rebondissements guerriers ou révolutionnaires. Mais il est hautement probable que le refus d'une telle recherche ou son abandon prématuré engendrerait encore plus de tensions et de conflits, avant de déboucher assurément sur une paupérisation plus grave que l'actuelle misère pétrolière et, de ce fait, sur une conflictualité multiforme plus aigüe encore - et probablement plus contagieuse au delà des limites régionales.

 (3) - Les compagnies pétrolières comme cibles.

 Il se pourrait que les Etats-Unis, émus des malheurs dont souffriraient les compagnies pétrolières du fait des réformes ici suggérées, mobilisent leurs tribunaux et leurs marines pour y mettre bon ordre, mais je doute qu'ils s'aventurent dans cette voie si de telles réformes concernaient plusieurs pays à la fois et recevaient un suffisant soutien populaire dans tout le PMO. En tout cas, le choix d'une stratégie d'affrontement serait très risqué, vis-à-vis d'une région qui a appris à se servir de son arme de dissuasion, le blocus du pétrole.

Au reste, cette montée aux extrêmes pourrait être évitée, car il existe une marge de manœuvre entre la capture pure et simple de toute la rente pétrolière qui résulterait d'une expropriation sans indemnités des compagnies pétrolières actives dans le PMO et la déviation souhaitable d'une plus large fraction de cette rente vers des investissements générateurs d'activités durables au sein du PMO. En effet, il faut considérer attentivement la dynamique pluri-annuelle de la réforme. La hausse tendancielle des prix qui caractérisera de toute façon les prochaines décennies majorera la rente produite par le PMO : il s'agirait donc de partager un gâteau grandissant. En outre, la réforme impliquerait une coopération régionale renforcée des Etats producteurs de pétrole, ce qui permettrait d'entraîner l'OPEP vers des engagements pluri-annuels, d'autant plus longs et solides que l'AIE se joindrait à leur recherche.10 Ainsi le lissage de hausses de prix se substituerait aux saccades dont le marché est friand. Ceci éviterait les "chocs" imprévus qui déréglent les échanges internationaux et donnerait aux compagnies concernées la possibilité de programmer les investissements et les innovations techniques requis pour adjoindre aux produits pétroliers "conventionnels" des produits "non-conventionnels" (cf § 5, supra).Cet effet bénéfique pourrait s'étendre aux investissements économiseurs d'énergie dans les transports, l'habitat et les installations industrielles et urbaines, dès lors que les Etats des pays consommateurs sauraient adapter prévisionnellement leurs réglementations et leurs contraintes calendaires.

S'agissant donc d'un potentiel de rente durablement accru et virtuellement régularisé, le champ des conflits avec les compagnies pétrolières se réduirait nettement. Elles s'estimeraient lésées du fait des investissements ("non encore amortis" diraient-elles) engagés pour la découverte de "leurs" réserves ("prouvées" ou non) et pour l'extraction en cours (puits, tuyaux et pompages). Elles déclareraient, en outre, que la mise en service des gisements assurant la continuité de la production effective et la poursuite des prospections nécessiteraient de nouveaux investissements à gager sur leurs recettes. Mais les Etats du PMO auraient beau jeu de discuter point par point ces allégations, en partant du fait que ces compagnies ont été et demeurent hautement rentables et que le seul débat à trancher serait le rapport, année par année, entre leurs recettes futures et leurs dépenses effectives pour les tâches qu'il leur resterait à accomplir, le reste étant pure spéculation sur leurs espérances, leurs stratégies et leurs ruses du passé. L'affaire se réduirait donc à une redéfinition de la division du travail entre les compagnies pétrolières internationales, d'une part, et, d'autre part, les Etats du PMO ou leurs agences spécialisées, sauf à bien considérer la portée contractuelle exacte des engagements naguère pris pour l'avenir par les uns et les autres.

S'agissant des agences des Etats régionaux, il conviendrait évidemment que le processus réclamé par l'Arabie séoudite pour ce qui est de l'Aramco, soit rapidement mené à son terme et soit partout imité par les sociétés analogues qui existent en Iran, en Irak11 et en d'autres Etats, sauf à généraliser leur exemple. En effet, cet Aramco, nationalisé en 1976, est depuis lors en voie de "séoudisation", alors qu'en fait, son personnel qui était dèjà séoudien à 60 % à cette date, ne l'est, aujourd'hui encore, qu'à 85 %, sans que l'état-major et la direction aient été "séoudisés" dans la même proportion. En fait, à l'Aramco comme ailleurs, il conviendrait de confier tous les postes sans exception aucune à des nationaux du PMO - mais non à des nationaux du seul Etat local, car la coopération régionale gagnerait à un bon mixage - quitte à utiliser, pour un temps encore, des "consultants" extérieurs, à remplacer dès que possible.

La réforme gagnerait à spécialiser une ou plusieurs agences régionales, pour vendre au comptant et à terme tout le pétrole extrait du PMO, y compris à destination de la consommation locale; pour contrôler les quantités produites et enlevées; pour encaisser toutes les recettes pétrolières, afin de les ventiler selon des normes préfixées; pour négocier les contrats de recherche, de développement, de maintenance ou d'exploitation confiés à des sociétés régionales ou, exceptionnellement, à des prestataires de services internationaux; etc. Sauf séquelles de contrats anciens dûment validés, les compagnies pétrolières internationales n'auraient donc plus que deux types de missions : soit enlever du pétrole (ou du gaz) à des prix fixés par l'agence régionale compétente; soit accomplir des tâches précises, à durée et prix dûment négociés, étant entendu que, dans les deux cas, des appels d'offres internationaux seraient adjugés par l'agence régionale compétente.

Les fonctions exactes de ces agences et leur contrôle financier et juridictionnel seraient à définir par des traités passés entre les Etats concernés. De même, les normes d'emploi des recettes nettes12 seraient à fixer, soit selon des quotas prédeterminés, soit (dans les premières années) par décision d'une autorité régionale créée à cette fin. Ces normes détermineraient les quotités annuelles - dégressives, l'un des buts étant de limiter de plus en plus la rente pétrolière consommée en dépenses budgétaires -à verser au budget de chacun des Etats partenaires de la réforme pétrolière et les souscriptions à consentir à la Banque Régionale d'Investissement créée pour convertir la meilleure partie de la rente pétrolière en investissements d'avenir. La direction de cette Banque et les contrôles, toujours suspicieux, dont elle ferait l'objet, devraient résulter de choix ultra sélectifs et de responsabilisations individuelles bien agencées, afin que les traditions régionales de clanisme, de clientélisme, de bakchich et d'autres laisser-aller (cf. § 2 supra) soient exemplairement pourchassées. Les Etats sur le territoire desquels le pétrole est produit, déjà rémunérés par les quotas précités, seraient crédités, en outre, d'une fraction des bénéfices de la Banque, proportionnelle à leur "apport pétrolier", mais non d'une participation au contrôle effectif de cette Banque de même proportion, car il s'agirait également de faire place aux Etats (du PMO) non ou peu pétroliers dont les populations auraient à bénéficier des investissements de la Banque, selon les opportunités offertes et les capacités disponibles. Autrement dit cette Banque d'Investissement deviendrait le pivot de la coopération régionale pour bâtir "un avenir d'après-pétrole" Elle pourrait aussi devenir, éventuellement, le pivot d'une monnaie unique du PMO.

La publicité des programmes prévus, sélectionnés, financés par la Banque Régionale d'Investissement dans tous les domaines d'avenir (industries, services, réforme agraire, etc.) devrait offrir à tous les peuples du PMO - sauf le cas des Etats refusant de participer à la coopération pour l'avenir régional - l'occasion citoyenne de comprendre, de discuter et d'infléchir ces activités pétrolières et financières où se jouerait le sort des générations du présent et, plus encore, de l'après-pétrole.

 (4) - Des sociétés civiles en mutation.

 Il faut quitter, ici, le terrain de l'utopie - que l'on vient de parcourir en esquissant un avenir possible et souhaitable, pour revenir au réel, qui est le terreau de tous les avenirs possibles, y compris les moins souhaitables. L'avenir imaginaire que se sont forgé les Américains de l'administration Bush fait l'objet de travaux pratiques qui pourraient produire un "nouvel Irak" tombant sous la coupe de chefs tribaux et de militaires (kurdes et autres), arrosés par une rente garantissant leur fidélité aux intérêts des "nouvelles" compagnies pétrolières sélectionnées par les Etats-Unis, sous l'ombrelle d'un gouvernement central, issu d'élections prolongeant les traditions acquises par l'Irak depuis son indépendance et conforté par un discret semis de bases américaines, éventuellement décorées d'un peu de multilatéralisme onusien : en somme, une sorte d'Afghanistan "moderne", sans trop de replis montagneux rebelles. A moins d'un dérapage vers une complicité irako-iranienne, fondée sur une alliance Khameiny - Sistani à laquelle la nébuleuse Al Quaïda joindrait son envie de capter la rente pétrolière d'Arabie, pour nourrir un djihad de belle envergure sous la conduite d'un mahdi d'occasion. Le balancier de l'histoire à venir se fixera n'importe où dans l'espace réaliste, ainsi délimité par l'avortement du rêve américain et par son inversion en cauchemar, si aucune réorientation radicale n'est provoquée par de nouvelles interventions internationales - dont le vain désir tarde à se concrétiser - ou par une poussée propre au PMO, dont l'utopie ci-avant a dessiné un schéma délibéremment optimiste, mais dont les forces motrices ne se laissent pas encore apercevoir sur le terrain.

Les embryons de telles forces existent pourtant, ci et là, mais ils ne se développeront que si tout est fait pour muscler les sociétés civiles de toute la région, c'est-à-dire pour doter les peuples du PMO d'une multitude d'institutions (légales, tolérées ou illégales) exprimant avec vigueur leurs intérêts propres contre les clans, groupes et élites qui accaparent le pouvoir dans les Etats. D'institutions telles que des sociétés commerciales, des chambres de commerce; des syndicats de patrons, de salariés de toute sorte, de paysans de tous statuts, d'intellectuels de toutes professions; des associations de voisinage, de spécialités, d'activités variées; des ligues sportives, artistiques et autres; des associations de femmes, de jeunes filles, de vieilles personnes, etc.; des groupements de responsables locaux, professionnels ou autres; des amicales d'écoles, de métiers, etc; et ainsi de suite, autant qu'il peut naître d'associations de toutes les espèces, dès lors que la liberté d'association est établie en droit (c'est l'objectif) ou imposée de fait (c'est le seul moyen d'atteindre cet objectif).

Cette liberté a pour corollaire une liberté d'expression 13 à laquelle les moyens de communication aujourd'hui disponibles donnent un puissant élan, difficilement canalisable par des autorités hostiles, même si elles densifient leurs polices ad hoc. Le foisonnement des sociétés civiles tendra donc, de plus en plus, à se couronner de partis politiques. Les pourchasser sera l'ambition des gouvernements impopulaires, si nombreux dans la région; les favoriser et les rejoindre devrait être l'ambition de toutes les populations s'éveillant à l'espoir d'avenirs meilleurs; les amalgamer devrait être l'axe stratégique des leaders politiques à qui les expériences des jeunes démocraties devraient apprendre que le foisonnement des partis n'est que le masque de communautés préexistantes (tribales, religieuses, ethniques, etc.). Toujours est-il que, dans la situation présente, la liberté d'expression gagne du terrain, par voie d'édition, de presse, de télévision et de communications en réseau portées par internet. Etendre et enrichir ce mouvement fondamental est un objectif tout-à-fait central, mais il importe plus encore de bien cibler les échanges de vue, les débats, les campagnes d'opinion, non seulement au bénéfice des projets propres à élargir les libertés d'expression et d'association et leur débouchés politiques, mais plus encore en vue de mettre un terme à l'hégémonie religieuse qui inhibe l'auto-développement régional (cf. § 2, supra).

Cette visée n'a pas du tout pour but d'étouffer quelque religion que ce soit, de brimer la propagation d'aucune d'entre elles ou de désacraliser tout ce que les peuples tiennent pour sacré, y compris les "lieux saints" si abondants dans la région - et si disputés parfois - dont il convient de protéger l'usage pour tous ceux qui le souhaitent, en ne combattant que les exclusivismes belligènes. Mais elle tend à remplir une condition sine qua non de la modernisation régionale. Sans décliner cette proposition à l'échelle de chacune des communautés religieuses à distinguer dans une région qui en est truffée, mais en m'en tenant au faisceau majoritaire des cultes musulmans, je dois souligner, en effet, que ni le Coran, ni ses gloses traditionnelles ne peuvent être considérés comme une constitution étatique, un code civil, un code commercial, un code pénal, etc. adaptés aux sociétés du 21è siècle; que ce corps de "vérités révélées" ne peut équivaloir au recueil législatif des vérités (provisoires) élaborées par un pouvoir légitimement extrait de la population. S'il est vrai que, dans l'ordre des principes philosophiques et éthiques pouvant inspirer les législateurs comme les électeurs, ce livre sacré est aussi respectable que ceux d'autres confessions ou que les réflexions désacralisées des bons esprits chez lesquels tels groupes trouvent aussi une part de leurs inspirations, cette vérité expérimentée dans l'histoire des sociétés s'accompagne d'un corollaire bien établi dans toutes les sociétés modernes : qu'il faut discuter cas par cas de ces principes et des pratiques où ils doivent s'insérer, pour aboutir à une loi, à un jugement et sans doute aussi à un dogme de bonne validité (toujours provisoires, car les pratiques et même les principes sont choses historiques, donc variables).

Autrement dit, le PMO gagnera beaucoup à ce que les Luther de Nadjaf ou de Qom, les Calvin de toutes les Cités-émirats et les Jean Hus d'autres lieux fassent entendre leurs propositions réformatrices, cependant que tous les Voltaire du PMO seront encouragés à écraser l'infâmie wahhabite et à dénoncer toutes les affaires Calas de ce temps, que les victimes en soient chevaliers ou paysans, femmes ou reporters. Parallèlement, il faut souhaiter que les Erasme, porteurs de cette folie qu'est la pensée libre, soient nombreux à se faire entendre, non seulement sur l'axe du progrés qui devrait s'élargir, d'Alexandrie-la-grande Bibliothèque vers Beyrouth-la-presse libre et vers Bahrein - Quatar et autres bases satellitaires, mais aussi sur toutes les voies adventices qui devraient rayonner depuis cet axe. D'autres, plus férus que moi d'histoire arabe ou indienne, complèteront cette liste des nouveaux Ibn Khaldoun, promoteurs de Réforme et de Renaissance par lesquels une grande religion traditionnelle doit nécessairement passer pour s'épurer de ses scories d'autres siècles et retrouver une jeunesse bien adaptable au siècle en cours.

La dislocation de l'hégémonie religieuse qui étouffe le PMO n'est rien d'autre qu'une telle démarche rendue contagieuse pour tous les appareils ecclésiaux - et bordée de précautions politiques pour que les clercs de toutes ces religions ne drapent pas dans un manteau sacré la préservation - contre un nouveau droit commun - des propriétés et privilèges dont l'histoire les a entourés.

Sans canalisation des fonctions séculières des religions régionales, les sociétés civiles de tous pays ne pourront pas se muscler; sans leur renforcement aucune réforme politique majeure ne pourra donner aux Etats l'élan requis par des politiques novatrices; sans de telles novations, le PMO cheminera d'ornière en crise jusqu' à l'épuisement de ses "richesses" pétrolières, après quoi il rejoindra la longue liste des civilisations défuntes ou accidentées qui remplissent les bas côtés de l'histoire.

Bref, l'avenir appartient aux peuples qui se réveillent quand il en est temps encore.


  Conclusion : Un ensemble floué ?

 

 Le Proche et Moyen-Orient (PMO) contient 5 % de la population mondiale et deux tiers environ des réserves mondiales d'hydrocarbures. Il est l'héritier lointain de multiples empires, mais il n'assemble qu'une petite foule d'Etats souvent jeunes et presque toujours faibles. Du point de vue du système mondial aujourd'hui en vigueur, c'est un vieux réservoir de civilisations et de religions, mais il n'a formé jusqu'à présent aucune firme multinationale apte à jouer un rôle mondial. Aussi guerriers soient-ils, ses Etats n'ont aucun poids extra-régional - sauf aux jours d'exception des "chocs" pétroliers. Qui plus est aucun de ces Etats ne dispose vraiment du "monopole de la violence légitime", tant ce critère wéberien est aisément démenti dans une région où la surabondance des jeunes désoeuvrés, l'obscure circulation des aumônes coranico-pétrolières et le jeu tout aussi obscur des puissances extérieures se combinent aisément pour former des milices à toutes fins "utiles". Sur sa lancée présente, le PMO semble condamné à cahoter convulsivement vers un après-pétrole qui sévira localement vers le milieu du 21è siècle et dont l'approche, puis la maturation étendront ses actuels champs de misère jusqu'au cœur des zones que le gaspillage de la rente pétrolière a décorées de richesses, voire de luxes. Rares seront alors les îlots de développement durables, centrés sur de maigres industries, des zones marchandes attractives pour le chaland indien et des aires de loisir sun, sea and sex où les clubs Méditerranée de toutes origines s'enclaveront comme à Djerba. Seuls les Etats plus substantiels de la périphérie, Egypte, Turquie et Iran échapperont à ce déclin, en compagnie, peut-être d'un Irak remis de ses malheurs et, si Israël y consent ou y est contraint, des Etats de son voisinage. Ainsi le désert central reconquerra l'Arabie, les émirats qui n'auront pas su se fabriquer un avenir, tout comme les terres arides de Jordanie et de Syrie ou les montagnes surpeuplées du Yémen, cette ancienne "Arabie heureuse".

Pour déranger cette prochaine fatalité, la Libye et l'Iran ont tenté de renforcer leurs armements, mais ils semblent tous deux avoir renoncé, en 2004, aux équipements nucléaires, encore que la soumission de l'Iran aux normes les plus exigeantes des protocoles de non-prolifération puisse n'être qu'une ruse, pour laisser passer les orages américains qui ravagent l'Irak.

 Pas de multinationales, pas d'armées craintes hors leur voisinage, pas de duopôle nucléaire, pas non plus de djihad apte à déborder hors la région : le PMO chemine ainsi vers un avenir dépendant des commodités de l'Occident américain et européen (où il pourra peut être exporter une partie de sa surpopulation juvénile) et de l'Orient indien et chinois à qui il offrira de l'espace et des loisirs exotiques débordant du pèlerinage islamique. Pour échapper à ce sombre avenir - qui éloignerait le PMO du niveau latino-américain et le rapprocherait du niveau africain - il est peu de cheminements prometteurs. Certes, le bouillonnement de la misère et la surabondance d'une population très jeune peuvent conduire à des événements convulsifs dont le containment militaire pourrait être blindé par des initiatives économico-sociales éventuellement fécondes : nul n'en peut préjuger, sauf miracle au G7…Reste la ligne d'espoir ici esquissée, à savoir : que d'habiles politiques sachent marier l'énorme potentiel de force de travail de la région, avec sa transitoire richesse naturelle, de façon telle que la rente pétrolière irrigue de capitaux investissables cet exubérant dynamisme inemployé. Alors, mais alors seulement, le PMO en voie de réelle modernisation pourrait inscrire quelques firmes multinationales et plusieurs branches industrielles de son cru aux premiers rangs de l'économie mondiale, tout en exploitant plus méthodiquement ses ressources intellectuelles aujourd'hui navrées de sourates et en rejoignant la grande et vraie croisade du 21è siècle : celle de la libération des femmes. Je ne conclurai pas par un Inch' Allah ! comme il est localement d'usage, car c'est aux hommes et aux femmes de vouloir et de fabriquer leur avenir, ici et maintenant.


Annexe

A propos des émirats du Golfe

 

Pour qui voudrait explorer les hypothèses avancées aux §§ 3 et 8, quelques indications bibliographiques seront utiles.

L'avenir politique des émirats peut être éclairé par plusieurs précédents, lointains dans la chronologie, mais de structure assez proche. Les Cités I* de l'antiquité phénicienne, gecque ou romaine étaient assises sur un esclavage à peu près disparu du PMO, mais " L'Etat grec " étudié par Victor Ehrenberg est néanmoins riche d'enseignements, notamment en matière de sympolities. Plus riche encore est l'exemple des Cités II*, c'est-à-dire des villes marchandes du Moyen-Age européen, lesquelles ont sans doute eu des répondants dans l'aire d'action des marins arabes, goujératis , malais et autres. Les ligues de marchands, entraînant plus ou moins des ligues de villes, dans toute la Baltique comme en Allemagne rhénane et dans les Pays-Bas bourguignons ou habsbourgeois sont remarquablement analysées dans " La Hanse - XIIè-XVIIè siècle " de Philippe Dollinger. Le cheminement de la Cité à l'Etat aristocratique-bourgeois* (ou du fond de l'Adriatique à la maîtrise de la Méditerranée) est superbement exploré dans " Venise, une république maritime " de Frédéric C. Lane. Le passage, enfin, de quelques cités (parfois hanséatiques) à l'union de provinces assemblée par une Hollande qui deviendra, pour un temps, la première puissance maritime du monde est scruté, avec une attention particulière aux formes politiques de cette transmutation, dans " The Dutch Republic - Its Rise, Greatness and Fall - 1477-1806 " de Jonathan I. Israël.

.L'histoire de Hong Kong et de Singapour après 1945 devrait compléter cette chaîne historique de réflexions, afin de comprendre comment ces Cités-Etats ont réussi à passer d'une nette primauté du capital marchand* vers un plein développement du capitalisme industriel et financier*.

Les études suggérées ici pourraient avantageusement remplacer l'examen des discours courants sur la démocratie et la dictature, pour tous les étudiants en économie, histoire, droit, sciences politiques et autres sciences sociales, dès lors qu'ils seraient soucieux de l'avenir des Arabies et de tout le PMO.

NB - Les concepts marqués d'un astérisque sont étudiés dans La Société.


Notes

 -1- Qui profite de l'occasion pour allonger la laisse que les Etats-Unis lui imposent depuis 1945.

. -2- Voir La démographie dans le conflit israélo-palestinien, par Sergio Dellapergola et Michel Louis Lévy, Commentaire, n° 104, Hiver 2003-2004.

-3- Voir Civiliser les Etats-Unis (n°17)

-4- Pour mémoire, les systèmes mondiaux capitalistes qui se sont succédés depuis le début du 20è siècle ont été scandés par les révolutions et la guerre mondiale-européenne des années 1910-20, puis par la guerre mondiale et les décolonisations des années 1940-50, enfin par l'implosion de l'URSS au tournant des années 1990. L'élan actuellement pris par l'Asie (de l'est au sud) semble promettre une nouvelle novation qui, toutefois, est loin d'avoir atteint sa maturité et que d'autres traits enrichiront sans doute. Voir en outre Hérodote, n° 108 - " Le système mondial, vu des débuts du 21è siècle " par R. Fossaert

-5- Gilles Kepel - Jihad - Ed. Gallimard, 2003

-6- Laquelle est gravement mise en question par toutes les agressions extérieurs qui décapitent un Etat en formation, comme on peut en juger en Afghanistan, en Irak et même en Palestine.

-7- Voir Hérodote, n° 109 - " Le monde des banques et des bourses "- par le Groupe Bancaire 2002

-8- Une annexe au présent chapitre renvoie à quelques exemples tirés de l'histoire des cités marchandes européennes qui pourraient utilement inspirer les réflexions politiques locales.

-9- Troupes engagées contre l'Irak cantonnées dans des enclaves désertiques (1980); utilisation du centre militaire de contrôle aérien de Ryad rendue "clandestine" en 2002; attentats meurtriers divers; lignes commerciales bannies du ciel de Médine jusqu'en 2004; etc.

-10-L'OPEP est l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole. Des adhérents additionnels - ou des alliés potentiels - seraient à prospecter, de la Norvège au Mexique et de la Russie aux Etats de la Caspienne. L'Agence Internationale de l'Energie (AIE) est le contre-OPEP imaginé par Kissinger.

-11- Sous cet angle, la privatisation de la compagnie irakienne et de ses filiales et satellites serait une contre-performance très dommageable.

-12- Défalcation faite des missions gérées directement par les agences et de leurs propres frais de fonctionnement, chichement mesurés et sévèrement contrôlés, pour l'exemple.

-13- Evidemment nourrie par une scolarisation généralisée (y compris à toutes les filles), doublée pour un temps par de solides efforts d'alphabétisation des générations illettrées et libérée des méthodologies infantilisantes des medressas, yeshivas et autres serres de l'hégémonie religieuse.


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