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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

LE PROCHE ET MOYEN-ORIENT

 

 

§ 5 - La misère pétrolière

 

L'esssentiel des ressources pétrolières du Proche et Moyen-Orient (PMO) a été découvert tandis que se bâtissaient les frontières de la région (cf § 4 supra). Mais, on ne le sait que trop, ces ressources ne deviennent richesses pour les populations locales que dans la mesure où un Etat solidement constitué régit les unes et les autres - et dans la limite de ses orientations politiques propres. Ainsi les Etats-Unis ou l'Angleterre - ces Etats solides - ont pu tirer parti du pétrole découvert dans leurs emprises territoriales. Mieux encore, la Norvège d'orientation socialiste a su nourrir son Welfare State 1 - et constituer une épargne pour l'après-pétrole - quand elle a bénéficié, après 1973, de l'exploitation pourtant onéreuse des gisements de la Mer du Nord qu'elle a partagés avec la Grande-Bretagne. Le PMO, doté d'une faible mosaïque étatique, n'a jamais connu pareille chance, ni trouvé le moyen de la construire. Il continue de souffrir des misères, plus que des avantages, de "sa" richesse pétrolière et, sur sa lancée présente, il subira des difficultés accrues à mesure qu'approchera l'ère de l'après-pétrole.

(1) - L'espace du pétrole, échafaudage du PMO.

Le partage des concessions pétrolières consenties du temps de l'empire ottoman détermina les frontières de l'Irak, né de l'assemblage de plusieurs provinces turques. En effet, la Turkish Petroleum Company qui exploitait alors - de façon très rentable - le pétrole de Mossoul et de Bassorah, figurait parmi les dépouilles à partager entre les vainqueurs de 1918. La Grande-Bretagne en reçut la majeure partie, le reste étant attribué aux Etats-Unis (23,75 %) et à la France (même pourcentage)2. En 1928, les associés de l'ex-Turkish - devenue Irak Petroleum Company - étaient, en fait, la Royal Dutch Shell et l'Anglo-Persian (future BP) pour la part anglaise, la Standard Oil, pour le consortium américain, la Compagnie française des Pétroles et Gulbenkian. Tous s'engagèrent à coopérer pour toutes les concessions à venir dans tout le PMO, hormis l'Iran et l'Egypte. Toutefois, la chasse aux concessions s'affranchit de cet accord, après que la Grande-Bretagne eût accordé l'indépendance aux divers émirats du Golfe Persique qu'elle tenait sous son protectorat, le premier de ces émancipés étant le Koweit (1968). Dès cette année-là, l'américain Getty obtint une vaste concession dans les confins désertiques du Koweit et de l'Irak, aux frontières indéfinies : on traça pour l'occasion une "zone internationale" à délimiter plus tard, problème mal réglé qui envenima les conflits où l'Irak fut impliqué après 1980. Ensuite, la ruée des nouveaux venus s'élargit vers tous les émirats, puis vers Oman et le Yémen, cependant que les compagnies pilotées par l'Aramco gardaient leur contrôle en Arabie séoudite. De son côté, l'Iran, ignoré par l'accord de 1928 - et un temps secoué par une nationalisation diversement orientée, de Mossadegh au Shah, puis à Khomeiny - finit par élargir la gamme des sociétés étrangères qui concoururent pour ses "permis de recherche" et même ses "sociétés d'exploitation", mais le tout sous la tutelle de sa société nationale. A partir de 1947, le marché mondial du pétrole eût deux références, le prix "Golfe du Mexique" et le prix "Golfe Persique" à quoi l'exploitation en mer du Nord adjoignit, après 1980, le "prix Brent", étant bien entendu que les prix moyens réels mêlent à ces références des rabais, des rachats, des réservations pré-payées et des ventes à terme qui s'en écartent diversement, d'autant que les marchands et spéculateurs sont devenus de plus en plus nombreux sur les bourses pétrolières de New-York, Singapour et Rotterdam où sont côtés quotidiennement des cours fluctuants et marginaux.

Dernière précision : les remarques ci-dessus valent pour l'ensemble des hydrocarbures, mais parmi ceux-ci, le gaz exporté par gazoduc ou par navire (après liquéfaction) a pris une place croissante sur le marché mondial du fait de son abondance et de sa souplesse d'emploi. Or les ressources gazières du PMO se trouvent notamment à Bahrein, Etat minuscule qui détient la plus grande réserve gazière du monde, ce qui lui donne une position particulière, comme on pourra en juger.

(2) - Richesses et ravages.

Pour autant qu'on puisse se fier à des données qu'aucun organisme impartial et qualifié ne vient valider3 , les réserves "prouvées" du PMO atteignaient, à la fin 2002, 65,9 % du total mondial pour le pétrole et 36 % pour le gaz. Ainsi, une région qui figure "en creux" dans le système mondial (§ 1 supra) est pleine de la matière première la plus recherchée. Le record est détenu par l'Arabie séoudite, suivie par l'Irak et il faut descendre de plusieurs crans pour trouver le principal pays pétrolier hors-PMO, en l'occurrence le Vénezuela.

L'importance mondiale de l'Arabie séoudite doit être lourdement soulignée, non seulement à cause de son rôle décisif dans les deux doublements des prix provoqués par l'OPEP en 1973 et 1975, mais aussi pour ses efforts soutenus, dans cette organisation, afin d'éviter que la rechute des prix soit trop profonde, après que l'alerte provoquée par la révolution iranienne de 1977 se fut calmée. L'Arabie n'a certes pas fait la pluie et le beau temps sur le marché mondial, car divers contre-chocs - à commencer par la mise en exploitation des gisements de la Mer du Nord ou l'implosion de l'URSS qui ouvrit aux compagnies mondiales l'accés au pétrole des pays voisins de la Caspienne. - ont affadi son influence, tout comme diverses divergences au sein de l'OPEP. Mais il reste qu'en se joignant aux offensives envisagées par l'OPEP, l'Arabie a toujours emporté la décision. Pour le reste, savoir si, cas par cas, l'Arabie a agi de son propre mouvement ou si elle a été sensible aux suggestions de ses associés américains de l'Aramco, a été et demeure une question opaque.

Le poids de ce pays et de ses voisins du PMO ne tient pas qu'à leurs ressources, mais aussi au fait que les coûts de production du pétrole sont extrêmement bas dans cette région où, par contre, la géologie et la démographie se marient mal. En effet, si l'on se reporte aux trois "cercles" dessinés par la population régionale (cf § 1 supra ) on constate un fort décalage.

 

Le premier cercle - celui des gros Etats du pourtour régional - Egypte, Turquie et Iran - qui contient 64 % de la population, ne détient que 14 % des réserves régionales de pétrole, lorsqu'on lui adjoint l'excentrique Libye. Le cercle intermédiaire où 18 % du peuplement s'étale autour de péninsule arabique désertique - depuis l'ex-Palestine mandataire et la Jordanie, jusqu'à l'Irak et l'Iran, avant de s'infléchir vers Oman et le Yémen - ne dispose, pour sa part que de 24 % des réserves pétrolières. L'immense troisième cercle, enfin, où l'Arabie et les émirats côtiers du Golfe Persique étalent un autre 18 % de la population, possèdent quant à eux 62 % des réserves de pétrole. La conversion des réserves de gaz en équivalent-pétrole ne modifierait pratiquement pas cette énorme distorsion. Le pétrole n'est pas une richesse commune à tous les Etats du PMO, le désert arabique flanqué de l'Irak et de l'Iran en contient près de 84 %. Là est le théatre des guerres pétrolières (cf § 4 supra).

En revanche, le gaspillage induit par la richesse pétrolière ne se limite pas à cette dernière zone, même s'il y atteint une particulière intensité. Les constructions immobilières, routières, aéroportuaires et autres qui décorent la région sont loin d'être toutes du gaspillage, mais leur somptuosité, notamment dans le décor des palais, relève bien de cette notion, au même titre que les achats de villas sur la riviera méditerranéenne ou californienne, comme en d'autres hauts lieux du luxe. Le gaspillage est plus net encore si l'on examine les achats d'armements de la région. Alors que la recette annuelle dûe aux hydrocarbures oscille entre 60 et 90 milliards de $, la dépense annuelle d'armements est, depuis dix ans, de l'ordre de 16 milliards de $. Parmi les fournisseurs, l'URSS a vu sa part diminuer au cours des années 1980 et s'effondrer depuis 1990, tandis que les fluctuations ont été bien moindres pour les Etats-Unis, lesquels ont fourni ces dernières années plus de 50 % des importations régionales d'armement, contre 23 % pour la Grande-Bretagne et 11 % pour la France4. Un autre terme de comparaison intéressant est celui de l'aide fournie par les Etats-Unis, presque exclusivement à Israël, à la Jordanie et à l'Egypte, soit au total quelques 8 milliards de $. En laissant de côté la rente pétrolière réalisée hors les circuits régionaux (cf § 7 infra), on peut ainsi constater que les Etats-Unis récupèrent une grande partie du chiffre d'affaires pétrolier de la région.

Le gaspillage a d'autres circuits. En plusieurs pays, débordant du désert arabique, les impôts et royalties tirés des hydrocarbures fournissent le gros des recettes budgétaires et nourrissent par ce canal des générosités qui excèdent l'entretien normal des services publics5. La mauvaise organisation des services administratifs, la pléthore de fonctionnaires civils ou militaires, la dilution des responsabilités, la coutume du bakchich sont des défauts, sous-tendus par plusieurs des forces d'inertie régionales (cf § 2 supra), mais auxquels la manne pétrolière donne une vigueur supplémentaire. La tradion islamique de l'aumône se nourrit, elle aussi, de générosités gonflées par les ressources pétrolières. Par certaines de ses destinations proliférantes, elle devient même un élément notoire de la politique internationale, non seulement par les méfaits de type Al Quaïda, mais bien avant cela par la multiplication, en Afrique comme en certains pays d'Asie et d'Europe, de mosquées et d'imams d'inégale vertu. Enfin, le gaspillage a, au PMO comme dans tous les pays pétroliers, une dimension populiste qui aide à étouffer sa critique : le très bas prix de l'essence et l'attrait qu'il donne à des importations automobiles neuves ou d'occasion crée l'illusion d'une avancée du niveau de vie. Bref, le gaspillage existe quand la ressource pétrolière est dilapidée sans concourir à un développement durable, quand elle ne prépare aucun avenir meilleur, bien au contraire.

(3) - Vers un après-pétrole dramatique ?

Les hydrocarbures sont des ressources naturelles épuisables, sinon irremplaçables. Leur répartition géologique et leur exploitation économique sont très inégales d'une région à l'autre, comme seront inégales les conditions locales de leur relève. Autrement dit, l'espace-temps du pétrole n'a rien d'éternel, il prendra fin dans des périodes et avec des conséquences qui seront localement très différentes. Qu'en sera-t-il dans le PMO, cette région pétrolière la plus "riche" du monde pétrolier ?

Répondre par des dates précises est une gageure, dans un domaine où le goût du secret s'étend des réserves déjà "prouvées" aux réserves supplémentaires à attendre des progrés de l'exploration des gisements et de leur exploitation. En outre, les transformations techniques et politiques qui encadrent l'utilisation finale des divers produits pétroliers peuvent modifier considérablement la consommation annuelle mondiale, laquelle est également affectée par l'émergence de nouvelles grandes puissances économiques, telles l'Inde et la Chine, etc. Les études récentes qui assignent au pétrole une espérance de vie d'une quarantaine d'années, contre cinquante cinq ans environ pour le gaz naturel et deux siècles pour le charbon se fondent sur les niveaux actuels de consommation. Cependant, elles sont parfois détaillées de façon utile, par exemple en distinguant les gisements selon leur commodité d'accés ou en adjoignant aux ressources "conventionnelles" que sont les diverses qualités de pétrole et de gaz naturel aujourd'hui exploitées, des ressources "non-conventionnelles" (sables bitumineux et tous autres dépôts "lourds") dont l'exploitation deviendra possible quand le développement des techniques ad hoc et l'évolution des prix marchands assureront sa rentabilité. Par ailleurs, ces études se risquent rarement à détailler l'évolution du contexte politique mondial qui influencera grandement le calendrier de l'après-pétrole : savoir ce que deviendront les "réserves stratégiques" des Etats-Unis6 et des autres puissances n'a qu'une importance conjoncturelle, mais savoir si l'OPEP se renforcera, se scindera ou disparaîtra, si d'autres ligues pétrolières verront le jour ou si l'Agence Internationale de l'Energie7 débordera de sa fonction (inofficielle) de contre-OPEP pour jouer un rôle plus utile est un ensemble de questions majeures .

Rapportées à l'échelle du PMO, ces questions, supputations et prévisions conduisent souvent à une illusion d'optique. Puisque cette région dispose de près des deux tiers des réserves "conventionnelles" d'hydrocarbures, n'est-elle pas assurée de résister mieux que d'autres aux tensions et aux troubles de la période qui nous sépare de l'après-pétrole ? et de pouvoir ainsi piloter à loisir sa propre transition vers des changements qu'elle aura le temps de voir venir ? S'ils raisonnaient de la sorte, les gouvernants et les élites de cette région commettraient une double erreur. D'une part, en effet, ils prêteraient à leur région une capacité de "pilotage" collectif dont elle n'a jamais fait preuve, même en matière pétrolière où elle s'est dotée d'une Organisation des Pays Arabes Exportateurs de Pétrole parfaitement inefficace. D'autre part, ils évalueraient fort mal les effets qu'aura la transition dans leur région qui est la plus exposée du monde entier, car sur la lancée actuelle sa "richesse" pétrolière a toutes chances d'être dévastée à mesure que la fin du pétrole "conventionnel" approchera, après quoi elle se retrouvera dans une misère extrême !

Pour rendre évidentes ces affirmations, je vais m'appuyer sur une excellente étude de Pierre Radanne8 , non que l'auteur ou moi-même attachions à ce travail une valeur prédictive, mais bien parce que sa méthodologie rigoureuse permet de repérer très précisément le problème propre au PMO et d'en situer les phases probables à 5 ou 10 ans près, ce qui suffit en l'espèce. Ce faisant, j'applique au seul PMO les réflexions de Radanne qui raisonne à l'échelle mondiale.

L'horizon de l'après-pétrole peut être reculé, comme le font beaucoup d'études, en fonction des nouvelles prospections et des novations de l'exploitation que l'on escompte. Mais son recul peut être dû également aux réductions de la consommation d'hydrocarbures que l'on peut attendre des aménagements ou des modifications plus radicales des moyens de transport, des équipements industriels (consommateurs d'énergie), des constructions immobilières et des usages domestiques. A tous ces titres, le point important est de noter que les changements significatifs requièrent des délais, d'inégale durée, mais toujours considérables, dont le déclencheur est le dépassement durable de tel ou tel seuil de prix du pétrole (ou de ses substituts). A quoi s'ajoutent d'autres évolutions, commandées par la croissance de la consommation mondiale d'énergie, laquelle est fractionnée en demandes d'inégale souplesse : ainsi les pays asiatiques aujourd'hui les plus dynamiques, sont loin de disposer de réseaux étendus et bien maillés d'électricité, de gazoducs, d'oléoducs ou de chauffage urbain. L'installation de tels réseaux requiert des délais inégaux selon leur nature, mais toujours considérables, pendant lesquels la consommation est contrainte de se tourner massivement vers les formes les plus simples, telles le pétrole ou surtout le gaz. A l'inverse, les hausses de prix que les tensions du marché susciteront n'auront pas pour seul effet de provoquer des investissements additionnels pour la recherche et l'exploitation des hydrocarbures "conventionnels", mais entraîneront également, par effets successifs de seuil, la rentabilisation des hydrocarbures "non-conventionnels" que ceux-ci soient attendus des produits "lourds" et de la conversion des charbons, ou qu'ils s'accompagnent d'une montée en puissance des énergies non-pétrolières (nucléaire, solaire etc.). Le jeu combiné de toutes ces variables peut être partiellement anticipé, parce que les chocs pétroliers de 1973-75 ont déjà déclenché des réactions de ce genre et ont permis d'apprécier les délais de réponse des économiseurs d'énergie, etc.

En termes de calendrier, tout ceci se traduira, selon Radanne, par une phase de forte hausse des prix pétroliers, suivie de contre-mesures qui la calmeront des années plus tard, après quoi interviendront de nouvelles hausses plus manifestes encore. On peut certes discuter des échéances qui peuvent être assigneées à ces divers mouvements, mais on doit prêter une grande attention aux deux conséquences que Radanne dégage pour le PMO : "La concentration du pétrole conventionnel dans la zone du Golfe Persique, puis l'épuisement des ressources accessibles à bas coût interviendront avant 2050" et "Le Moyen-Orient ne dispose pas de ressources de pétrole "non-conventionnelles".

Le tableau est donc le suivant : vers 2010 ou 2020, hausse des prix et, donc, des recettes régionales, avec une probable surprime pour les pays qui, comme Bahrein, sont particulièrement riches en gaz. Une dizaine ou une quinzaine d'années plus tard, reflux des prix vers des niveaux néanmoins supérieurs à ceux d'aujourd'hui. Après quoi, derechef, hausse sensible des prix qui préludera au chant du cygne pétrolier moyen-oriental, par épuisement des réserves à quelques séquelles ou découvertes près. Nul ne peut affirmer que 2050 sera le terminus effectif de cette production régionale, mais il n'est pas douteux qu'à ce moment le déclin sera bien engagé, sinon acquis depuis quelques années déjà. Autrement dit, la majorité de la population actuelle du PMO connaîtra, de son vivant, la fin du pétrole et les prochaines générations qui lui seront adjointes vivront une part croissante puis totale de leur vie dans un PMO sans pétrole.

Sauf novation politique et économique majeure, amorcée bien avant 2050 et portée à maturité d'ici là, le PMO qui comprendra alors - au prix d'un net ralentissement démographique - 600 à 700 millions d'habitants, si ce n'est plus, sera définitivement privé de l'abondante source de capital investissable qu'aurait pu être sa "richesse" pétrolière, s'il avait su en prendre le contrôle et en fixer l'emploi. Du même coup, cette zone de guerres inabouties (cf. § 4 supra) sera devenue la source de périls mondiaux, la matrice de crises, de révoltes et de guerres beaucoup plus graves que tout ce qu'elle a traversé jusqu'ici. C'est pourquoi, l'examen des erreurs et insuffisances politiques du PMO actuel et, plus encore, la recherche des voies et moyens d'une orientation tout à fait différente qui vont suivre devra accorder aux affaires pétrolières une place centrale.


 

§ 6 - La dynamique du surplace

 

(1) Une quasi stagnation économique

Les Etats du Proche et Moyen-Orient (PMO) font partie de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), à l'exception de l'Arabie Séoudite, de la Syrie et du Yemen. L'Iran, hier encore abstentionniste, semble sur le point d'y être accueilli, tandis que le gouvernement provisoire de l'Irak s'est vu accorder par les 147 adhérents de l'OMC un statut d'observateur. Mais le PMO n'a pas trouvé, pour autant, la voie d'un développement durable. Ni ses "richesses" pétrolières, ni son endettement croissant envers les institutions internationales de caractère public, ni ses épargnes propres ne lui ont procuré le flux régulier de capitaux investissables qui serait nécessaire à cette fin. Les investments directs de l'étranger transitant par les bourses et les banques commerciales n'affluent guère, malgré les appels insistants de pays comme l'Egypte ou la Turquie. L'Arabie, le Koweit et les autres émirats du Golfe promettent d'annuler une partie des dettes de l'Irak, mais leur enthousiasme est aussi tempéré que celui des créanciers européens. Bref, les inquiétudes manifestées, en janvier 2004, par le Forum de Davos quant à "l'échec économique" de la région rejoignent une opinion généralement répandue. L'exemple le plus inquiétant est celui de l'Arabie séoudite où les flux financiers en provenance de l'étranger (y compris les recettes pétrolières) ont été négatifs en 1995-69, le sont redevenus en 1999-2000 et n'ont commencé à se redresser qu'au hasard des prix pétroliers. De façon d'ailleurs différente, l'Arabie et l'Egypte sont en panne d'investisseurs, tout comme plusieurs autres pays de la région, sans compter l'Irak qui est à reconstruire.

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  • Données : 1960-2002. Source : CEPII Graphique : Infographie Le Monde
  •  Comparé à celui des Etats-Unis, le produit intérieur brut par habitant qui a faiblement monté de 1960 à 1975 (au temps des "chocs pétroliers") a ensuite décliné, si bien qu'en plus de quarante ans, un recul manifeste est intervenu. Seule l'Afrique subsaharienne a souffert plus encore. La croissance démographique très supérieure à celle des Etats-Unis explique cette contre-performance, mais en partie seulement. L'Inde à peine moins prolifique que le PMO a réduit son retard économique sur les Etats-Unis, ce que le PMO n'a pas su faire. Pour qui s'obstine à croire que le développement des échanges internationaux est la condition nécessaire et suffisante du développement économique, il devrait suffire de noter que le taux d'exportation du PMO est à peine inférieur à celui de la Chine et dépasse de peu celui du monde indien. Exportateurs de même envergure, les mondes indien, sinisé ou moyen-oriental devraient connaître un développement économique d'ampleur voisine. Mais c'est là un faux semblant, car le PMO exporte surtout du pétrole et du gaz, c'est-à-dire des ressources naturelles non renouvelables, non cultivées, non produites par un travail industriel, si ce n'est d'extraction : ce n'est qu'un "don d'Allah", une générosité accidentelle et occasionnelle. Aux temps prochains de l'après-pétrole, le PMO connaîtra, sur sa lancée actuelle, un énorme besoin d'importation (y compris d'énergie) et donc un énorme déficit.

    Au PMO, les pays riches en hydrocarbures - l'Arabie et son pourtour maritime, hormis le Yémen - contiennent 13 % de la population et disposent de 35 % du PIB régional. Les pays dont la production industrielle n'est pas négligeable - qu'ils soient riches en pétrole (Irak et Iran) ou pauvres à cet égard (Turquie, Egypte et Israël) - équilibrent un peu mieux leur population (72 % du PMO) et leur part du PIB régional (60 %).10 Quant aux pays non pétroliers, ni manufacturiers (Palestine, Jordanie, Liban, Syrie et Yémen), ils rassemblent 15 % de la population régionale et se partagent - fort inégalement d'ailleurs - un maigre 6 % du PIB régional. On le voit, c'est l'industrie qui corrige quelque peu l'inégale répartition du "don d'Allah" et, pour le moment, ce "quelque peu" est la promesse d'un avenir moins dramatique que celui des "riches" pétroliers…

    Encore faut-il regarder de plus près ce que les statistiques banales - fussent-elles validées par la Banque Mondiale - rangent dans "l'industrie". En fait, les productions artisanales d'une technicité quasi médiévale et les "manufactures dispersées" corvéables à merci par le capital marchand (cf §2 supra) y côtoient de véritables industries capitalistes, lesquelles sont rares. Les "industries" archaïques approvisionnent les souks urbains avec quelques renforts venus des producteurs occidentaux, tandis que ces derniers fournissent d'abondance les produits modernes des grands emporia, comme ceux des Emirats Arabes Unis (EAU).

    Les industries proprement dites se trouvent du côté de la construction ou du tourisme, non sans concurrentes occidentales dont elles sont parfois les sous-traitantes. Ainsi le tourisme régional rapporterait, semble-t-il, 7 à 8 milliards de $ par an, soit 8 % du chiffre d'affaires mondial de cette branche

    . Mais rares sont les industries modernes. Un peu de pétrochimie, mais si peu ! Pas du tout d'aéronautique, si ce n'est pour la maintenance de flottes aériennes substantielles et parfois somptueuses, aux EAU notamment; mais les techniciens originaires des pays producteurs d'avions se mêlent à fortes doses aux prestataires de services locaux.. Quant à l'industrie-phare du 20è siècle, celle de l'automobile qui encombre souvent les villes régionales, sa présence déborde peu des concessions marchandes et de l'entretien des véhicules. En 2000, trois pays seulement produisaient des voitures et des camions - ou, plus exactement les assemblaient à partir de pièces maîtresses importées. De quoi sortir près de 300.000 véhicules par an en Turquie, 200.000 en Iran et 30.000 en Egypte, chiffres qui augmenteront dès que les projets esquissés par Renault et ses concurrents auront pris corps en Iran et ailleurs. Bref, le PMO est surclassé par l'Inde (sans parler des produits et services informatiques); il est même dépassé par le Pakistan. La seule exception régionale est celle d'Israël où l'aide de la diaspora et des Etats-Unis, la technicité des industries d'armement prioritaires et la relative abondance des immigrés hautement qualifiés, (en provenance d'Europe, puis de l'ex-URSS) ont permis à une économie tout-à-fait moderne de s'enraciner. L'Arabie séoudite où, à l'instar de l'Indonésie, les autochtones commencent à réclamer les emplois occupés par des étrangers n'a pas encore compris que sa région est passée à côté de la révolution industrielle, laquelle suppose investissement - et non dilapidation des ressources en capital - et qualification de la main d'œuvre - et non wahhabisme anti-écoles, anti-femmes et anti-modernité. Etant bien entendu que l'Arabie - si généreuse donatrice - est, ici, prise pour exemple et même pour foyer de la "riche" sclérose régionale.

     (2) - De puissants blocages idéologiques.

     Les forces d'inertie (recensées au § 2 supra) ont une grande part de responsabilité quant aux médiocres performances économiques qui viennent d'être évoquées. Mais ces forces, émanées de divers recoins des structures sociales, ne sont pas des opérateurs directs, elles doivent être converties en idéologies communément répandues et en politiques orchestrées par les gouvernements pour être efficaces. A contrario, le repérage des sources de modernité dont on peut trouver trace dans le quotidien de la vie sociale peut aider à comprendre ce qui réussit parfois à surmonter ces freinages structurels. Inertie et modernisation sont comme les deux faces de l'activité politico-culturelle qui travaille tous les pays du PMO.

    De ce point de vue, une analyse éclairante est celle du directeur régional du Programma des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le Jordanien Kalaï Honnadi, qui fut un temps vice premier ministre de son pays. Recherchant les sources de modernité qui ont pu marquer toute sa région, Honnadi note, en premier lieu, les séquelles du libéralisme dont le Liban fut le foyer, avant les dégâts de ses quinze ans d'une guerre civile infernale. Une autre poussée de modernité lui semble s'être amorcée dans quelques Cités-émirats où, non sans aller-retour, l'élection semble prendre racine, y compris par vote des femmes, en particulier au Koweit. Par discrétion sans doute, il omet de qualifier les procédures électives de la Jordanie. En revanche, il insiste sur la percée des chaînes satellitaires de télévision qui arrosent désormais toute la région, depuis leurs bases souvent fixées à Bahrein et Abou Dhabi. A juste titre, il met l'accent sur l'espace de débats que les compétitions et contradictions entre ces chaînes commencent à ouvrir. Il pourrait ajouter que ces moyens d'information de masse élargissent une audience auparavant limitée aux rares pays à presse libre (surtout le Liban) et aux milieux cosmopolites où les éditions locales de la presse internationale sont accessibles11. Au rang des modernisateurs, il inscrit même le Yémen réunifié où les débats sur les droits de l'homme (notamment à propos du traitement des prisonniers) lui paraissent prometteurs. Enfin, il attache du prix aux efforts de la Turquie en voie d'européanisation, et, d'autre manière, aux confrontations dramatiques mais significatives entre Israël et la Palestine.

    Ces réflexions mettent en lumière certaines des voies d'une modernisation substantielle du PMO. La première est évidemment l'école. Depuis 1952, l'Egypte a rendu l'enseignement obligatoire et gratuit pour tous les enfants de 6 à 12 ans, mais la mise en œuvre de cette réforme tarde encore dans les régions reculées. Il en va de même en Jordanie, Syrie et Iran, tandis que de nets progrés sont de nouveau enregistrés au Liban et se font sentir au Yemen. Mais l'écart reste souvent énorme entre garçons et filles, dans les pays précités, tandis qu'ailleurs les filles sont encore plus négligées. Un autre manque concerne les savoir-faire, car un rudiment de formation primaire n'est pas une formation professionnelle. Ainsi, en Egypte, pays modestement précurseur depuis sa révolution de 1952, 600.000 jeunes sans formation arrivent chaque année sur le marché du travail. A considérer les populations de la région, toutes générations confondues, les illettrés sont encore très nombreux chez les hommes (45 % en Irak, 33 % en Egypte, etc, jusqu'à 8 % au Liban et 5 % en Jordanie), tous ces pourcentages étant très supérieurs.pour ce qui est des femmes (par exemple 77 % d'illétrées en Irak et 56 % en Egypte). Le PMO est une région très médiocre de scolarisation féminine, aussi basse que les Indes ou l'Afrique subsaharienne. Le décalage entre les sexes va croissant, à mesure que l'on monte dans les niveaux d'études ou que l'on prend en compte les formations techniques12.

    L'accés au savoir n'est pas souhaité, mais combattu par la plupart des religions régionales. On ne peut douter du fait que les islamistes intégristes - quelles que soient les nuances entre les frères musulmans, les wahhabites, les salafistes et vingt autres tendances rivales (ou apparentées), actives au sein du PMO - exercent une influence délétère en matière d'enseignement. Les tristement célèbres "étudiants en religion" - ou taliban- c'est-à-dire les jeunes ruraux afghans endoctrinés dans quelques medressas pakistanaises, avant de combattre dans un Afghanistan délaissé par les Soviétiques et d'y établir, huit à dix ans après le retrait de ces derniers, un pur régime islamique de leur confection, ont porté jusqu'à la caricature une certaine tradition musulmane : celle de l'école où le Coran est le principal - voire le seul - livre de classe, où la répétition de ses sourates est la seule leçon à apprendre et où l'obéissance aveugle à ses normes médiévales, interprétées pour le 21è siècle par des mollahs de même culture sont le seul guide de l'action politique. Comme toute caricature, celle-ci alourdit les traits de la vérité, mais elle dit ce qu'est substantiellement le wahhabisme qui régit les mœurs en Arabie, le chiisme des ayatollahs au pouvoir en Iran, l'islamisme qui se cherche ailleurs un débouché politique. Bref, l'islam qui, malgré maintes tentatives, n'a pas encore trouvé le moyen de s'acclimater au monde actuel, a inventé, par contre, des recettes imaginaires dont l'application ravage le PMO et quelques autres régions. Dans sa perspective, une scolarisation étendue aux deux sexes, prolongée aux divers niveaux d'études et ouverte sur la professionnalisation des savoirs autant que sur l'enrichissement de l'esprit critique est trop souvent un Satan à tuer dans l'œuf.

    Ou, réciproquement, cet islam rétrograde est une cage dont il faut libérer les esprits, dans tout le PMO, pour ouvrir l'avenir des populations. Telle est la deuxième voie qu'il faut dégager en débordant d'ailleurs du seul islam, car il est vrai qu'à son contact ou en réaction contre ses rigidités, plusieurs des autres religions actives dans la région se sont guindées en certitudes indiscutables, en usages venus d'autres temps et en soumis:sions à des appareils religieux gardiens de ces certitudes dont ils tirent de déplorables orientations politiques. L'avenir du PMO ne passera pas par les chatières (coraniques ou autres) ouvertes au bas des portes, mais par une complète ouverture des portes, pour laisser passer tous les courants d'air du débat politique. La recherche - sans vérités "révélées" ni révélateurs de vérités - des voies et moyens d'un avenir meilleur que le présent doit s'ouvrir pour que de nouveaux canaux politiques - aussi pacifiques et efficaces que possible - viennent irriguer la décision politique. La troisième voie à ouvrir concerne précisément ce débat : c'est celle de la liberté d'expression. A cet égard, la situation présente est bien décrite par le directeur du Daily Star13 : il y a eu, de 1986 à 1993, une relative libéralisation politique, avec naissance de douzaines de nouveaux journaux et de partis politiques, y compris au Yemen, en Jordanie, au Koweit et en Egypte, mais un reflux partiel s'est opéré depuis le début de la guerre en Irak (2003). A l'inverse, la répression des journalistes et la fermeture (ou la non-autorisation) des journaux sont régulièrement dénoncées par Reporter sans frontières pour l'Arabie et plusieurs des émirats voisins, comme pour l'Irak, l'Iran et la Syrie. L'édition des livres n'est pas mieux lotie, d'autant que les rares tirages atteignant 5000 exemplaires passent pour des best sellers, dans une une région de 600 millions d'habitants très souvent arabophones. L'accés à Internet ouvre un peu plus les esprits, mais son coût et sa (modeste) technicité sont encore dissuasifs, dans une région où les wahhabites ne sont pas les seuls policiers des âmes. L'essor récent des télévisions satellitaires arabophones est de meilleure venue, au point que l'envahisseur américain de l'Irak a jugé bon d'ajouter sa propre chaîne (Alhurra) aux trois émetteurs créés à l'instar d'Al Jezira; ou que, d'autre manière, un sheik séoudien14 a émis une fatwa condamnant Alhurra, qualifiée de "source de corruption".

    Les troies voies qui viennent d'être évoquées ne produiront leur plein bénéfice que si elles engagent la très longue croisade requise pour l'émancipation des femmes. Qu'un musée séoudien se soit récemment décoré du portrait de la première femme de ce pays ayant acquis, à 25 ans, son brevet de pillote d'avion, ne peut faire oublier qu'ici l'obscurantisme est tel que la conduite automobile est interdite à toutes les femmes. A l'échelle de la région, il s'agît certes de réduire une natalité qui est encore de 7 ou 8 enfants par femme au Yémen et de 6 ou 7 en Arabie séoudite, pour la rapprocher vite des 2 ou 3 enfants par femme observables à Bahrein, à Koweit et au Liban, tous les échelons intermédiaires étant occupés, en ordre décroissant par l'Irak, la Palestine et Oman (5 ou 6 enfants), par la Jordanie et la Syrie (4 ou 5) et par l'Egypte, le Quatar et les EAU (3 ou 4). Mais il s'agît également de lever les tabous qui pèsent sur l'emploi des femmes, sur leur vêtement, sur leurs mouvements hors le domicile, sur leur contrôle familial ou marital, sur leur statut familial (garde des enfants, répudiation, droit au divorce, droit à l'héritage, etc.). L'émancipation des femmes est, en effet, la clé d'un développement massif et durable, non seulement parce qu'elle libère les capacités stérilisées d'une moitié de la population, mais tout autant parce qu'elle garantit l'émancipation générale des esprits, par progrés de chaque génération, à son tour initiée à la vie sociale par des mères de mieux en mieux libérées.

    Soit dit au passage, les indices du développement humain (IDH) utilisés dans plusieurs autres recherches régionales ne peuvent être ici d'aucun secours, car ils ne prêtent pas une attention suffisante au statut des femmes et accordent une excessive confiance aux indices du PIB, ce qui revient ici, à prendre pour argent comptant la "richesse" pétrolière de la région. J'accepte l'idée qu'Israël soit à classer, en 2001, au 22è rang mondial, avant le Quatar et le Koweit (44è et 46è), mais quand l'Arabie séoudite vient se loger au 73è rang, bien avant le Liban (83è) etc, je suis forcé de conclure que la méthodologie de cet indice souffre d'une grave lacune.

     (3) - Dynamique et surplace.

     Le PMO est d'un grand dynamisme, si l'on en juge par la violence de ses guerres récurrentes, la brutalité de ses crises politiques, la vigueur des répressions policières ou militaires dont beaucoup de ses Etats sont coutumiers ou la vertueuse sauvagerie de l'ordre moral que plusieurs de ses courants religieux font régner. Mais toutes ces explosions, comme les contraintes qui les répriment ou les contiennent, ne produisent aucun résultat durable, ni aucune avancée sociale. Les guerres demeurent inabouties, les révolutions politiques ou religieuses s'ensablent, les élans économiques se perdent après les nationalisations ou les blocus qui les avaient provoqués. La région piétine depuis que des décolonisations échelonnées l'ont parsemée d'Etats trop nombreux et très inégaux. On peut imputer ce triste résultat aux forces d'inertie dont toute la région a hérité, à la surcroissance démographique que ces forces ont favorisée ou à la chape de plomb que les grandes puissances russe (pour un temps) et occidentales (sans discontinuer) ont posée sur presque toute la région, à l'exemple des Etats-Unis et sous leur prédominance toujours plus affirmée. Mais, sans sous-estimer aucunement ce complexe qui se manifeste notamment par une prise en tenaille politico-militaire entre la surpuissance américaine et Israël, son principal allié, il est bien établi que d'ici trois ou quatre décennies tout au plus, ce même complexe aura perdu sa composante principale - la grande soif de pétrole - et sera donc livré à ses seules forces locales. D'où cette question tout à fait décisive pour l'avenir du PMO, à long terme comme à très court terme : pourquoi cette région n'a-t-elle pas (encore ?) trouvé, en elle-même la force de se transformer ? la force de vaincre ses principales sources d'inertie ?

    Pour qui aura suivi les analyses économiques, politiques et idéologiques entrelacées dans les chapitres précédents, la réponse devrait être claire : la région, en son entier, est formée de sociétés, inégales certes, mais toutes soumises à une forme (hyperactive ou à peine tempérée) de l'hégémonie religieuse15. Pour une société donnée, l'hégémonie désigne le principe d'ordre qui règne dans les esprits, parallèlement à la domination politique qui impose et garantit l'ordre public. La domination politique exerce une contrainte, à grand renfort de tribunaux et de lois, de polices et d'armées et de multiples autres appareils d'Etat. Les pressions hégémoniques sont plus subtiles, elles tendent à façonner les esprits, à entretenir leur consentement à l'ordre établi, à l'aide de divers appareils idéologiques. Une particularité essentielle du PMO tient au fait que les appareils religieux, quels qu'ils soient, veillent à s'assurer un contrôle aussi complet que possible sur tous les autres appareils idéologiques, à commencer par l'école ou les medias. Pour ce faire, lesdits appareils religieux tendent à s'emparer de la domination politique (Iran), à tenir celle-ci en lisière (Arabie) ou, à tout le moins à la soumettre à une pression constante et puissante, afin que l'Etat se subordonne à la "loi" religieuse, qu'elle soit coranique, biblique ou d'autre venue. Quand toutes les sociétés d'une même région sont prises, à des degrés pas très divers, sous une même hégémonie religieuse, celle-ci est redoublée, même si des différences théologiques et des rivalités d'appareils se font sentir d'un pays à l'autre, ou d'une zone à l'autre dans un même Etat. L'ordre normal des choses est religieux, les Etats qui tentent de s'émanciper de la prééminence morale du religieux sont obligés de composer avec lui, le couple contrainte/consentement - c'est-à-dire domination/hégémonie - qui caractérise le rapport des pouvoirs en toute société est, dans tout le PMO - même en Israël ou en Turquie - plus ou moins déséquilibré au bénéfice du religieux. Que les cinq branches de l'islam sunnite et les quatre branches chiites qui sont vivantes ici16 aient à coexister vaille que vaille et à s'accommoder d'autres religions, elles-mêmes riches en sectes et autres variantes, ne change rien à l'affaire, d'autant qu'à l'arrière-plan maints éléments communs se retrouvent dans les cultures des divers peuples et peuplades concernés. Qui en douterait observera que la principale hétérogénéité de la société israélienne se manifeste entre les ashkénazes (russes compris) et les sépharades, ces derniers ayant souvent été teintés profondément par les cultures arabes au sein desquelles ils ont vécu, avant de se réfugier en Israël. Dans la civilisation du PMO actuel, la toile de fond est partout dominée par le religieux et presque partout imprégnée d'arabisme.

    Sur ce terrain ingrat, les novations caractérisables par la Réforme, les Lumières, la révolution démocratique bourgeoise, la révolution industrielle capitaliste, la révolution socialiste-étatique n'ont pas pu pousser de nouvelles racines, malgré d'insistantes tentatives turques, libanaises, égyptiennes et même irakiennes. Les défaillances n'ont pas été comblées par d'autres importations politico-idéologiques, nonobstant quelques modes passagères comme le gandhisme de certains Druzes libanais, ni par des créations originales, quelles qu'aient pu être, à cet égard, les illusions d'Ataturk, de Nasser ou surtout de Khomeiny. Les jeunes Etats du PMO doivent encore apprendre à domestiquer leurs vieilles religions pour sortir du Moyen Age qui englue le dynamisme des sociétés qu'ils contiennent, mais qu'ils n'entraînent pas. En attendant leur réveil, leur probable réorganisation, leurs interactions nouvelles, ces Etats gardent jalousement leurs sociétés respectives, lesquelles sont des mosaïques ethnico-religieuses et presque jamais des nations naissantes.


     

    Notes

     

      -1- Le Welfare State - ou Etat-Providence - désigne l'ensemble des aides sociales (santé, chômage, famille, etc.) redistribuées dans un Etat donné, par décision politique ou par l'effet de contrats collectifs de portée générale.

    -2- En "dédommagement" pour le refus de joindre la province de Mossoul à la Syrie soumise à son "mandat". Gulbenkian, fondateur de la Turkish conserva 5 % des actions de la nouvelle société.

    - 3- En janvier 2004, la Royal Dutch Shell , compagnie tenue pour sérieuse, a annoncé que la quantité de ses propres réserves "prouvées" était surestimée de 20 %, ce qui a entraîné la démission de son président, qui fur, de 1997 à 2003, directeur de l'exploration et de l'exploitation pour l'ensemble du groupe….

    -4- Non compris les effets de l'invasion de l'Irak en 2003.

    -5- Lesquels sont particulièrement défaillants pour ce qui est de la scolarisation des filles, de la diffusion de l'enseignement professionnel et de la qualité des établissements secondaires et universitaires.

    -6- Exemple : depuis 1985, ces réserves sont descendues, aux Etats-Unis, de 120 jours de consommation nationale à 50 jours seulement.

    -7- L'OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Petrole) est une ligue d'Etats. L'AIE (Agence Internationale de l'Energie) est une annexe spécialisée de l'OCDE (Organisation pour la Coopération et le Développement Economique)

    -8- Pierre Radanne - Chocs et contre-chocs pétroliers (1960-2060) - Annales des Mines - Série Responsabilité et Environnement - Paris, octobre 2003

    -9- C'est-à-dire caractérisés par des sorties (dépenses, transferts des immigrés et remboursements d'emprunts) supérieures aux rentrées (recettes et emprunts nouveaux).

    -10- Abstraction faite d'Israël, ces données tombent à 66 % de la population et 48 % du PIB.

    -11-Ainsi de l'International Herald Tribune, variante parisienne du New York Times, aujourd'hui publiée à Beyrouth, Tel Aviv, Koweit et Doha.

    -12- Ceci n'exclut ni un flux d'étudiants arabes vers les Etats-Unis (ralentis depuis les attentats de 2001), ni une fréquence croissante du bilinguisme ou du trilinguisme parmi les élites du PMO.

    -13- Quotidien anglophone de Beyrouth, de bonne qualité.

    -14- Le Sheikh Ibrahim bin Nasser al-Kudheiri est un magistrat du Grand Tribunal Islamique de Ryad.

    -15- Les tomes 3 et 6 de La Société dont une version résumée figure sur le présent site permettent d'étudier le concept d'hégémonie en sa forme religieuse.

    -16- Ce sont les branches chafiite, kharadjite, hanbalite, hanafite et zaydite, alors que la branche malékite prévaut en Afrique.


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