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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

LE PROCHE ET MOYEN-ORIENT

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§ 3 - Des Etats souvent très jeunes

 

La plupart des Etats actuels du PMO ont pris tournure après la douce torpeur du déclin ottoman ou dans les spasmes de la décolonisation. Ils datent du 20è siècle, mais beaucoup croient descendre d'empires ou de royaumes plus anciens, transformant ainsi divers éléments de leur héritage culturel en preuves d'une continuité administrative et militaire des plus imaginaire. C'est oublier les longs et multiples "moyen-âges" ou "siècles obscurs" qui ont scandé la succession d'empires aux territoires fort élastiques, les déferlements d'envahisseurs venus des steppes orientales comme des mers occidentales et les exodes et exils qui ont multiplié des diasporas moins persévérante que la juive

(1) - Trois générations d'Etats

La première génération naît en Turquie, à mesure que les novations incitées par les Jeunes Turcs dès 1905 et la décadence parachevée par la première guerre mondiale conjuguent leurs effets jusqu'à susciter - des massacres arméniens de 1917 au traité de Sèvres en 1923 - la brutale construction d'une Turquie nouvelle dans les débris anatoliens et stambouliotes de l'empire ottoman. Sur son flanc sud-est, on peut considérer que la Perse, elle aussi décadente, amorce sa modeste modernisation, par le coup d'Etat militaire qui porte au pouvoir, en 1925, le général Pahlavy, fondateur d'une dynastie que l'ayatollah Khomeiny enterrera cinquante-quatre ans plus tard, mais l'occupation anglo-russe de 1941-46 oblige à reporter sa naissance effective à la brève époque de Mossadegh interrompue en 1953, au bénéfice du Shah Reza Pahlavy et de sa "révolution blanche". De son côté, l'Egypte qui avait commencé à cheminer vers l'indépendance sous le règne de Mehmet Ali (décédé en 1849) et vers la modernisation, au bénéfice du Canal de Suez (inauguré en 1869), et qui était devenue, ensuite, un protectorat britannique mitigé par une forte influence française, n'accède à une indépendance, toute formelle, qu'en 1922 et ne se libère de ses tuteurs coloniaux que par un coup d'Etat militare de 1952 que la nationalisation du Canal amplifiera, quatre ans plus tard.

La situation est tout aussi évolutive entre les deux guerres mondiales où se profile une deuxième génération d'Etats. Une partie d'entre eux a été esquissée par les accords Sykes-Picot, où ces deux diplomates dessinèrent une carte du Moyen-Orient post-ottoman, pour le compte de la France et de la Grande Bretagne qui préparaient les traités à venir. Ce schéma qui fut mis en oeuvre au prix de quelques ruses et rectifications prévoyait une Palestine anglaise, un Liban français et une Syrie de même. Dès sa naissance, la Société des Nations consacra ces promesses par des "mandats" explicites, mais temporaires. En fait, l'indépendance de ces pays sous mandat se concrétisera en 1943-45 pour le Liban et la Syrie, tandis que le cas palestinien, compliqué par la reconnaissance onusienne de l'Etat d'Israël, en 1948, s'envenimera, de guerre en intifada jusqu'à ce jour

Par ailleurs, la Grande-Bretagne et la France avaient également prévu la découpe d'un Irak (déjà pétrolier) qui inclurait la province turque de Mossoul, un temps promise à la Syrie1; ledit Irak recevra, en 1932, une indépendance "à l'égyptienne", c'est-à-dire sous tutelle britannique. Une révolution militaire et populaire parachèvera cette indépendance en 1958. Quant aux promesses faites aux tribus arabes pour les révolter contre l'Ottoman, elles se résoudront, au prix d'une guerre à rebondissements multiples, par la naissance d'une Transjordanie sous direction hachémite et d'une Arabie que la confédération tribale formée par les séoudites assemblera en adjoignant les "lieux saints" du Hedjaz au désert pétrolier oriental et à quelques autres zones, mais sans l'étendre au Yemen ni aux émirats côtiers du Golfe Persique.

La troisième génération se déploie après 1945, tandis que l'accouchement des Etats de deuxième génération s'achève comme noté ci-avant. Elle est formée par de petits émirats, sous protectorat britannique, dont l'indépendance est acquise sans tensions, au plus fort de la décolonisation mondiale, quand l'Angleterre replie les troupes qu'elle entretenait "à l'est de Suez". Sont concernés le Koweit dès 1961 et, dix ans plus tard, Bahrein, le Quatar et les Emirats Arabes Unis (EAU ), ces derniers étant les anciens Trucial States2. Mal intégré dans l'empire ottoman ou même dans le protectorat britannique, le sultanat d'Oman, voisin des EAU, était l'ultime séquelle d'un empire océanique. Cet Etat moribond a été réveillé par une révolution de palais (1970) suivie par une découverte pétrolière. Enfin, à l'autre pointe sud de la péninsule arabique, les deux Yemen disjoints par une révolution "nassérienne" de 1962, puis réunifiés en 1990, ont commencé à se réorganiser, grâce au pétrole mis en exploitation sur leur territoire, mais Sanaa, leur capitale, peine à contrôler ce pays.

(2) -Des types d'Etat archaïques plus que modernes

On ne comprendrait rien aux réalités politiques du PMO si l'on se contentait d'en juger comme d'un moteur à deux temps (démocratie ou dictature ?) ou de lui appliquer des comparaisons simplistes avec l'Europe actuelle. Une grille de lecture plus pertinente me paraît être donnée par les concepts plus subtils que j'ai détaillés dans La Société3, sauf à les illustrer par des comparaisons désynchronisées avec les Etats européens des 12è-19è siècle de même structure profonde, nonobstant les apparences hautement modernisées que le PMO affiche parfois.

Les émirats du Golfe Persique ressemblent fortement aux Cités-Etats* que furent les villes aristocratiques-marchandes* d'Italie, des Pays-Bas ou d'Allemagne (hanséatique, puis rhénane) avant qu'elles grossissent en principautés d'un autre type ou qu'elles soient absorbées par l'une de ces dernières. Ici, des seigneurs tribaux ou cléricaux, des marchands devenus patriciens et, parfois, des représentants de classes inférieures (clercs, artisans, ruraux éminents, etc) participent à un pouvoir dont l'autocratisme familial s'entoure de conseils privés ou semi-représentatifs, voire électifs, mais selon des modalités fortement censitaires. Avec leurs variantes propres, Koweit, Bahrein et le Quatar relèvent de ce modèle, cependant qu'aux EAU, la pérennité des seigneuries assemblées est bordée par une assemblée confédérale qui n'est pas sans ressembler aux formes primitives de la province de Hollande ou de la République de Venise. Mais, le conseil des sept émirs a beau disposer d'un droit de veto sur les décisions locales, il n'en est pas moins subverti par un énorme essor marchand qui a déjà conduit deux des émirats - dont Dubaï - à fondre leurs institutions propres dans celles de la fédération. Ici, une puissante compagnie aérienne à grand rayon d'action et de vastes emporia, ailleurs - comme à Bahrein - la multiplication des chaînes d'émission télévisuelle par satellite, ailleurs encore, à Koweit, des essais de semi-démocratisation électorale - qui font penser à la Florence d'avant les Médicis - montrent que les riches émirats sont des sociétés en mouvement où l'aristocratique (tribal et marchand) doit composer avec d'autres classes qui le subvertiront un jour. Vu d'Abou-Dhabi, chef-lieu des EAU, le sultanat voisin - dit d'Oman - semble être un futur contado*, un Frioul que Venise annexera, un peu à la façon dont cette autre union d'émirats qu'est la Malaisie contemporaine se hisse à l'échelle d'un Etat unifié. Par contre, le Yémen ne semble pas promis à un même avenir, même quand il sera effectivement soumis à une administration unifiée, car cet Etat assez vaste et densément peuplé ne pourra pas rester une confédération tribale adornée d'une ville marchande endormie et d'une capitale somptueuse mais courte. Ici, l'avenir se jouera dans un rapport de forces avec l'Arabie séoudite.

Cette dernière peine à s'organiser pour durer. Née comme confédération tribale, grossie par l'adjonction de tribus nouvelles, elle a duré en achetant la fidélité de ses affidés, cependant que la "famille royale" s'étoffait de rameaux nouveaux, notamment du fait des multiples mariages d'Ibn Seoud et de sa progéniture, encouragés par la "polygamie coranique" traditionnelle. A mesure que l'arbre généalogique de cette "famille" prenait la forme d'un banyan enracinant ses branches de plus en plus loin, le risque d'une rupture - qui est le lot de toutes les confédérations tribales incapables de tirer de leur sol une sève suffisante pour les nourrir - a été surmonté grâce à un abondant arrosage de rente pétrolière. L'arbre tient et les générosités rentières ont pu éclabousser quelque peu une grande partie de la population qu'il surplombe, d'autant que les activités marchandes traditionnelles ont pu se développer autour d'un pèlerinage enflé par l'avion et d'une industrie du bâtiment, autonome ou sous-traitante de groupes américains et autres. Mais, déjà, cet Etat aristocratique* faiblit, car la rente ne s'accroît pas au rythme de la population et des aspirations saprophytes de la famille ou des fournisseurs à privilégier - tels les avionneurs et marchands d'armes américains. Faute d'ancienneté, de traditions propres et de ressources aptes à suppléer le futur tarissement de la rente, il sera nécessairement exposé à des risques mortels, d'autant qu'il n'a pas su intégrer sa population en une nation arabe (stricto sensu) qui la souderait à "son" Etat. La "grande réforme" promise depuis 1999 ne prend pas tournure, parce que la suppression de la milice wahhabite, la mise au pas des imams, l'assouplissement des normes familiales "coraniques" et le minimum de liberté d'expression et de représentation élective qui seraient requis pour que l'Arabie commence à se transformer excèdent les capacités de sa classe dirigeante.

En revanche, la Jordanie qui est l'autre Etat aristocratique* du PMO a subi victorieusement assez de chocs pour avoir commencé de mûrir en Etat aristocratique-bourgeois*. Au prix d'une dure bataille en septembre 1970, elle a su encadrer les réfugiés palestiniens, puis les assimiler partiellement et ajuster peu à peu sa domination en faisant fonctionner un régime semi-représentatif qui soumet les députés élus à un Sénat nommé et à un gouvernement princier. Comme sa classe marchande a pu s'épanouir dans ce contexte, elle a trouvé sa place dans les institutions du pouvoir, si bien que la Jordanie s'approche ainsi d'un modèle qui fut celui de l'Angleterre à la fin du 17è siècle. Mais elle n'en est qu'au tout début d'un processus délicat et souvent lent, alors que son environnement immédiat ne lui est guère favorable, qu'il s'agisse des contrecoups du conflit israélo-palestinien ou des chances de pérennité des subsides américains qui ont dragéifié le traité jordano-israélien de 1994.

Moins vulnérable que la Jordanie et dépourvue du corps massif de réfugiés que celle-ci peine à assimiler4, l'Egypte qui avait hérité d'une aristocratie terrienne et d'une classe marchande plus puissantes que celles de Jordanie aurait pu faire mûrir l'Etat aristocratique-bourgeois* qui s'était esquissé sous le protectorat britannique, mais sa révolution nassérienne l'a orientée autrement. Une classe d'officiers débordant vers les entreprises publiques a pris une place prépondérante aux côtés des classes marchandes et foncières, et a recueilli un appui assez large dans la classe paysanne, bénéficiaire de la réforme agraire et, de façon moins continue, chez les intellectuels et les fonctionnaires. De ce fait, l'Egypte a bâti l'un des prototypes de l'Etat militaire-nationalitaire* où le pouvoir conforté par son appareil militaire (et policier) s'appuie sur une population qu'il essaie de convertir en une nation bien intégrée, nonobstant les résistances traditionnelles et les révoltes spasmodiques entretenues par de puissantes institutions religieuses. Avec d'autres particularités, le même type d'Etat s'est établi en Irak et en Syrie comme en Libye et en Iran5. La principale de ces particularités s'est manifestée non point dans l'Irak de Saddam Hussein, complaisamment dénoncé comme dictature policière par un gouvernement américain qui s'apprêtait à l'attaquer en 2003, mais bien dans l'Iran d'après 1977. En effet, la révolution khomeyniste de cette année-là a placé le clergé chiite en position d'appareil d'Etat prépondérant, au service d'une dictature religieuse adossée à l'armée et à des milices nourries par la rente pétrolière. La Constitution dont cet Etat s'est doté a placé un Parlement électif sous la tutelle d'un gouvernement lui-même chapeauté par un Conseil des Gardiens de la Révolution, tout dévoué à l'ayatollah élu par ses pairs comme Guide suprême du pays. Cette construction d'allure baroque a réussi à canaliser les tentatives visant à la réformer, quelles que soient la majorité parlementaire et la tendance du gouvernement, car le Guide a gardé le contrôle de l'armée, de la police et de la justice - outre son influence sur le clergé - cependant que le Conseil des Gardiens a fonctionné, avec son appui, comme juge ultime des candidatures présentables aux électeurs. On est donc, ici, en présence d'un Etat militaire-nationalitaire* où le haut clergé tient en mains l'essentiel du pouvoir politique, sinon de l'influence idéologique. Si cette variante devait gagner d'autres pays (cf. § 7), elle pourrait mûrir en un nouveau type d'Etat. A l'inverse, si elle devait périr, ce ne pourrait être qu'au prix d'une révolte politico-idéologique comparable à celles qui ont donné naissance à chacun des autres Etats militaires-nationalitaires* du PMO.

Restent trois Etats qui, avec des bonheurs divers, tentent de s'organiser selon le modèle démocratique-bougeois*6 . Le plus ancien dans cette voie est le Liban, mais ses rares années d'expérimentation pratique d'un modèle auquel sa constitution se réfère fort bien, ont été annulées par de multiples catastrophes politiques dont la plus grave fut la guerrre civile de 1975-90. Parmi les facteurs que cette longue déchirure (non encore réparée) a mis en lumière, deux ont pesé et pèseront d'un poids décisif ; d'une part, l'inégalité politique institutionnalisée entre les (diverses grappes de) communautés, a été ruinée par leur inégale croissance démographique, si bien que le "un homme, une voix" démocratique est hors d'atteinte7 ; d'autre part, l'énorme poids des contraintes internationales-régionales dont le Liban ne peut se déprendre. Aussi respectable soit-elle, l'ambition démocratique de ce pays a peu de chances de mûrir de sitôt, à son échelle actuelle. Mais, elle pourrait éventuellement féconder de nouvelles configurations politiques régionales (cf § 7).

Depuis peu, le modèle démocratique-bourgeois* commence à germer en Turquie par transformation progressive de l'Etat militaire-nationalitaire* forgé par Kemal Ataturk et ses successeurs. L'Etat-major militaire qui supervise les autorités constitutionnelles perd de ses pouvoirs, cependant que des lois multiples8 améliorent le statut des Kurdes, élargissent les libertés de la presse et de l'association et assouplissent diverses autres institutions. Le paradoxe est que ces réformes sont promues par des partis mal dégagés de l'islamisme réactionnaire et qu'elles s'accompagnent de réserves vis-à-vis d'Etats-Unis, naguère révérés, auxquels a été refusé, en 2003, un droit de passage militaire vers l'Irak. La transition ainsi amorcée sera sans doute longue et elle pourrait être fragilisée, voire annulée, par un regain de fondamentalisme religieux.

Dernier exemple, celui d'Israël. En Occident, on admire souvent sa République démocratique-bourgeoise* qui détiendrait la palme, à ce titre, dans tout le PMO. Pour qui considère sa liberté d'association et d'expression, son régime parlementaire, son appareil judiciaire indépendant, l'éloge est mérité. Il le reste encore pour qui regarde le fonctionnement du budget, de la banque ou de l'économie, même si les commodités de l'aide américaine facilitent une vie démocratique et si les vices du monde des affaires n'excèdent pas trop les usages américains ou européens. Il le reste même pour qui examine le fonctionnement de l'armée et de la police sur le territoire israélien proprement dit, y compris dans ses cantons peuplés de Palestiniens restés sur place à l'heure des guerres. Il le resterait moins si l'on s'appesantissait sur les défauts d'un régime électoral non générateur de majorités stables, sur les conséquences qu'en tire un rabbinat trop souvent fondamentaliste et réactionnaire et même sur le statut propre d'un Etat national juif qui n'a pas (encore ?) su bâtir une citoyenneté indépendante des dires cléricaux. Mais ces appréciations qui ne valent évidemment pas pour Jérusalem et les autres territoires occupés sans reconnaissance internationale, valent encore moins pour les territoires concédés à l'Autorité Palestinienne après les accords d'Oslo (1993) et truffés depuis lors de "colonies", de routes réservées, d'emprises militaires, sans compter l'enceinte au tracé arbitraire qui est en cours d'édification. En fait, l'Etat d'Israël est entremêlé avec un quasi-Etat vassal qui ne reconnaït pas sa vassalité et qui réagit spasmodiquement à cette dépendance imposée, par des actes militaires mal armés, des attentats sournois, voire kamikazes et des manifestations politiques moins violentes. Cette guerre larvée dont les objectifs oscillent, de part et d'autre, entre l'imprécis et l'inavouable (cf. § 4) interdit de considérer Israël comme une pure République démocratique*, alors que le territoire régi par cet Etat et son armée ultra-moderne mêle le républicain de bon aloi et le colonial brutal, dans une parfaite indifférence au droit international.

(3) Des appareils d'Etat et des sociétés civiles souvent contournés

Les pays qui calment les tensions politiques par des générosités populistes, spécialement ceux qui disposent à cette fin de ressources rentières tirées du pétrole ou d'autres matières premières, ont la réputation méritée d'enfler leurs emplois "gouvernementaux", pour satisfaire un clientèlisme politique plus qu'une nécessité fonctionnelle. Démêler l'un de l'autre est chose délicate, mais le volume global de ces deux éléments fournit une indication pertinente. Selon la Banque Mondiale, les emplois "gouvernementaux" représentent 20 % de l'emploi total dans les pays du PMO, contre 12 % environ en Asie de l'est ou du sud et en Amérique latine. L'écart est suffisant pour donner une coloration particulière aux appareils d'Etat* et aux "services publics" de ces pays.

Que les Etats soient de type militaire-nationalitaire* ou de quelque autre modèle, ils consacrent tous une grande partie de leurs budgets à leurs forces armées (y compris leurs polices). Les guerres dont la région est prodigue (cf. § 4) expliquent ce fait, mais pour partie seulement, car l'Arabie séoudite, plusieurs des Cités du Golfe Persique et d'autres Etats régionaux - comme la Libye - affectent d'énormes crédits à des achats jamais validés par les guerres effectives. Déjà notée, la même enflure se manifeste par des travaux publics somptuaires, spécialement en Arabie et en Irak. Néanmoins les déficits sont fréquents en matière d'éducation, de santé ou d'administration générale. Le gaspillage des deniers publics mêle ainsi plusieurs raisons de poids variable selon les pays : plaire au protecteur américain (et à ses concurrents européens); nourrir l'orgueil de nations souvent à peine naissantes et, bien sûr, gratifier les clientèles tribales, communautaires ou politiques, dans des sociétés où les offres d'emploi sont rares.

Pour la plupart, ces pays dotés d'un appareil d'Etat* hypertrophié mais lacunaire, ne contiennent qu'une société civile* peu développée. Celle-ci est constituée par l'ensemble des pouvoirs - incoordonnés, mais vivaces - qui coexistent avec le pouvoir d'Etat dans la société considérée, mais ne lui sont pas hierarchiquement soumis. Tel est le cas des entreprises privées de toute taille, des syndicats, des partis, des associations de toute sorte, etc. Le cas également des institutions religieuses, si du moins elles ne sont pas incorporées dans l'appareil d'Etat, ni soumises d'autre façon à ce dernier, ni même en position de se subordonner le dit pouvoir d'Etat, à l'iranienne notamment : c'est dire que dans les sociétés du PMO, les principales églises relèvent plus souvent de l'Etat que de la société civile. Par contre, les marchands, leurs guildes et leurs autres associations pèsent d'un bon poids, ce qui donne généralement un caractère libéral à la société civile. Mais d'un libéralisme contrarié par les fréquentes entraves à la liberté d'expression - ce qui, a contrario, fait la singularité d'Alexandrie avec sa Grande Bibliothèque ouverte sur le monde, de Bahrein, foyer de télévisions multiples, de Beyrouth où la presse libre a survécu à la guerre civile et des rares autres lieux où la pensée libre trouve à s'exprimer, fut-ce prudemment. D'un libéralisme contrarié plus encore par les entraves multiples à la liberté d'association, même dans les Etats où des élections point trop fictives sont tenues à peu près régulièrement : le vote occasionnel pèse peu s'il n'est pas préparé et démultiplié par des partis bien organisés et ainsi de suite pour tous les aspects de la vie sociale, du travail, adossé ou non à des syndicats, à la propriété et à la recherche scientifique, etc. Les formes d'association et d'expression qui sont condamnées à la clandestinité ou exposées à une répression policière ou judiciaire attestent d'un étouffement de la société civile qui atteint son ampleur la plus dramatique dans les sociétés soumises à une contrainte dictatoriale*. Celle-ci forme avec le libéralisme contrarié*, les deux limites de l'espace, souvent court, offert au déploiement de la société civile au sein du PMO. Le règne de la démocratie s'affirmera vraiment dans cette région quand le libre déploiement de la société civile en toute sa diversité deviendra la norme commune.

Pour qui embrasse d'un même regard toutes les formations politiques* du PMO - lesdites formations désignant les couples Etat / société civile observables en chacun des pays de la région - deux caractéristiques communes sont à souligner. La première concerne la fréquence des minorités non pas allogènes, mais enkystées. En effet, c'est seulement en Israël où l'aliya9 a fait converger des Juifs de multiples provenances (et des non-juifs mêlés aux immigrés russes) et en Arabie séoudite ou au Koweit, pays fortement chargés de travailleurs immigrés, que les minorités sont d'extraction étrangère. Ailleurs, les minorités peuvent souvent revendiquer une autochtonie égale ou supérieure à celle des majorités (conquérantes ou assimilées) qui les enveloppent, que leur statut minoritaire résulte de différences ethniques (le plus gros exemple étant celui des Kurdes) ou de différences religieuses et autres, longuement cultivées dans les millet de l'empire ottoman. Un recensement détaillé de toutes ces minorités montrerait qu'en de nombreux pays, leur ensemble pèse d'un poids très lourd. Ce trait commun souligne l'immaturité nationale des jeunes Etats du PMO qui ont tous hérité d'une population hétéroclite, au mieux provincialisée en divers cantons où la juxtaposition des tribus, ethnies, confessions et autres grumeaux s'est stabilisée d'assez longue date. En tous ces Etats, le travail nationalitaire - c'est-à-dire l'amalgamation d'éléments divers et leur intégration autour de l'Etat - n'était guère amorcé avant l'indépendance locale et rares sont ceux où il a effectivement été entrepris à grand renfort d'administration et d'école communes, d'inter-mariages vivement encouragés, de développement économique brassant la main-d'œuvre, d'armée unique disciplinant des conscrits de toutes régions, etc

La seconde caractéristique commune à presque tous les Etats jeunes et hétérogènes du PMO tient au fait que la succession des gouvernements a souvent été ponctuée, de leur origine à nos jours, par des coups d'Etat militaires, des révolutions de palais, des révoltes de la rue, des assassinats tribaux ou ciblés, des guerres civiles et d'autres violences offrant aux minorités allogènes, aux rivalités de clans familiaux, aux confréries et sectes religieuses et aux éventuelles organisations politiques légales ou clandestines l'occasion de se manifester. Pas plus que l'Etat-nation, la démocratie parlementaire ne s'est pas encore acclimatée au PMO, ce qui est une autre façon de dire que les Etats de la région tirent le plus souvent leur cohérence de leur appareil militaire, éventuellement adossé à un parti dictatorial ou à une église tout aussi musclée. On ne saurait parier sur la pérennité de tous ces Etats.


 

§ 4 - Des guerres inabouties

 

 

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les conflits ont été si fréquents au Proche et Moyen-Orient (PMO) et si souvent précédés ou suivis par des attentats, des escarmouches, des guerillas et d'autres manifestations violentes que - nonobstant les armistices et les traités de paix - la région semble vouée à une sorte de guerre, peut-être circulante, mais sans cesse rallumée. Pour s'orienter dans ce brouillard sans isoler artificiellement des conflits en apparence bien localisés, ni mêler tout aussi artificiellement des guerres qui ont peu de rapports entre elles (ce qui est rare en cette région), il convient d'avancer méthodiquement sans accorder de priorité à la chronologie qui masque les courants souterrains, mais en discernant plusieurs catégories de guerres avant d'évaluer la portée régionale de leurs entrelacs et de leurs embrouillaminis. Plusieurs catégories, donc, qui peuvent se réduire à trois, selon que l'ex-Palestine mandataire est en cause, que d'autres poussées nationalitaires se manifestent ou que l'exploitation du pétrole est en jeu.

(1) - Les guerres dans et au sujet de l'ex-Palestine mandataire.

 Désigner ces guerres par une lourde périphrase est une précaution à prendre pour éviter de heurter les Juifs d'Israël et de la diaspora, les Arabes et musulmans du monde entier et leurs partisans respectifs en maints pays. Mais le doigté ne doit pas exclure la netteté.

Précédée par des tensions autour des premières colonies juives, puis par une guerilla terroriste contre l'autorité coloniale britannique, la première guerre majeure a éclaté entre Israël et tous ses voisins arabes (hormis le Liban), lorsqu'en 1948 l'ONU a décidé le partage de la Palestine mandataire entre deux Etats. En 1950, la Transjordanie est devenue Jordanie en annexant la Cisjordanie. En 1956, Israël s'est jointe aux Franco-Britanniques qui combattaient Nasser et a dû s'incliner devant les pressions américaines et russes qui ont mis fin à ce conflit. En 1967, l'Egypte - où l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) s'était officialisée - a attaqué Israël de concert avec la Syrie et la Jordanie. A la suite de sa rapide victoire, Israël a annexé le Golan syrien et la bande de Gaza que l'Egypte contrôlait. L'OLP a été chassée de Jordanie (1970) et s'est repliée au Liban. L'offensive égyptienne de 1973 s'est soldée par une défaite. Israël a envahi le Liban en 1978 et derechef en 1982; puis en se retirant sous pression internationale, il a laissé au sud de ce pays une milice locale qu'il a entenue jusqu'en 2000. Cependant les accords de Camp David (1978) ont permis un accord de pacification israélo-égyptien. Sans aval international, Israël a incorporé Jérusalem et le Golan dans son territoire. La Jordanie a annulé l'annexion de la Cisjordanie (1987), tandis qu'Israël commençait d'y installer des colonies, puis que les Palestiniens déclenchaient une intifada. Deux conférences Israël-OLP (Madrid, 1991 et Oslo, 1993) ont conduit à la création d'une Autorité palestinienne qui a pris le contrôle administratif de la majeure partie de la Cisjordanie et de Gaza (1994). Cette même année un traité de paix jordano-israélien a été signé. Toutefois, le déroulement du "processus d'Oslo" s'est enrayé et les Palestiniens ont déclenché une deuxième intifada , mêlée d'attentats meurtriers en Israël même, tandis que ce pays qui multipliaitr les colonies, spécialement à Gaza et au sein d'un "grand Jerusalem" défini par ses seuls soins, a réprimé cette intifada au moyen d'hélicoptères, de chars et de meurtres ciblés. Quoique très ralentie depuis 2003, cette guerre ni civile, ni internationale, a tué plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, les Palestiniens subissant plus des deux tiers de ces pertes.

Ainsi, cinquante-six ans après la décision fondatrice de l'ONU, Israéliens et Palestiniens n'ont pas réusi à démêler leurs territoires, ni à définir clairement leurs intérêts respectifs. Les Palestiniens ont certes abandonné officiellement l'idée de "rejeter les Juifs à la mer", mais ils ne peuvent se résoudre à ce que leurs 3.500.000 réfugiés10 doivent, pour la plupart, se reclasser définitivement hors la Palestine, après avoir été indemnisés. Ils assistent, impuissants, au grignotage de leur territoire11 par les colonies créées ou soutenues par le gouvernement israélien. Ces griefs majeurs aggravent, pour eux, la commune humiliation des peuples du PMO qui ont échoué à moderniser leurs sociétés, qui ont subi plusieurs défaites militaires du fait d'Israël et qui doivent s'incliner devant l'intrusion d'un Etat étranger où s'assemblent avec les exilés de divers pays arabes et des émigrés de Russie, les descendants des victimes de massacres européens auxquels ils n'ont eu aucune part.

De leur côté, les Israéliens ont explicitement consenti à ce que les Palestiniens12 aient, comme eux-mêmes, droit à un Etat aux frontières sûres et reconnues, dans l'ancienne Palestine mandataire. Mais ce principe est contredit par les partis et les autres groupements (souvent religieux) qui revendiquent, pour Israël, le droit à un territoire répondant aux besoins de colonies établies après 1967 pour 388.000 habitants (valeur 2000), alors que les plus ambitieux d'entre eux visent tout l'espace "de la mer au Jourdain". En fait, la population contrôlée par Israël est d'environ 9,4 millions dont 6,1 millions dans les frontières d'avant 1967 et le reste hors ces frontières. Depuis le début de la deuxième intifada, la balance nette des migrations est devenue défavorable à Israël. En tout cas, hormis les pointes de 1949 et 1990, l'apport d'immigrés n'a jamais été de taille à contrebalancer le croît de la population arabe. Il est douteux que cette situation démographique se modifie au bénéfice d'Israël.

Même si les Israéliens ne constituent que le second sous-ensemble des Juifs dispersés de par le monde - le premier étant fixé aux Etats-Unis - leur Etat se veut le foyer national de toute la diaspora. Cette prétention est à demi satisfaite, tant la solidarité inconditionnelle avec les Israéliens est communément ressentie dans la diaspora où la politique des gouvernements israéliens est rarement critiquée. Mais cette solidarité envers un Israël considéré comme abri et bouclier contre des malheurs répétés - dont les Juifs cultivent la mémoire plus que tout autre peuple - a pour limite les intérêts multiples et divers qui maintiennent les Juifs des diverses nationalités non-israéliennes dans leurs pays actuels (souvent leur patrie natale). L'écart se mesure au fait que l'aliya est nettement minoritaire. Ainsi, le soutien diasporique à Israël est d'ordre symbolique, il ne se ravive pratiquement (et massivement) que dans les communautés juives qui se sentent menacées par un antisémitisme virulent. D'où l'erreur grave des gouvernements et des partis du PMO (et d'ailleurs) qui font de l'antisémitisme l'un des leviers de leurs combats contre les politiques annexionistes ou discriminatoires d'Israël.

Qu'ils le veuillent ou non, les gouvernements israéliens multiplient les discriminations bien au delà des exigences sécuritaires. Sans revenir sur les expulsions forcées de 1948, il n'est que d'examiner les politiques du budget, de l'eau et des douanes vis-à-vis des territoires occupés après 1967, ou les politiques intérieures vis-à-vis des districts israéliens à forte densité arabe pour juger de ces différenciations. Les multiples entraves à la liberté de circuler - fût-ce sur de courtes distances - que subissent les populations arabes contrôlées par Israël se matérialisent de plus en plus sur un territoire tronçonné par des barrages, des routes réservées et, depuis 2003, par l'édification d'un mur étanche, au long d'une frontière arbitrairement tracée par l'Etat. Cette pratique jointe à la destruction méthodique de l'infrastructure matérielle de l'Autrorité Palestinienne ressemble à une tentative d'expulsion de tous ceux qui, dans la population arabe, ne sont pas prêts à accepter la domination politique, militaire, policière, administrative, économique et financière de l'Etat hébreu.

Les réponses terroristes de diverses formations palestiniennes, soutenues moralement par beaucoup d'Etats et d'opinions arabes et souvent aidées en armes et finances - qui par l'Iran, qui par la Syrie ou, naguère, l'Irak, qui par d'autres Etats plus discrets, parmi lesquels l'Egypte et l'Arabie séoudite pourraient avoir figuré ou se trouver encore - se nourrissent évidemment des empiétements israéliens et des misères et humiliations qu'ils entretiennent, cependant que, de leur côté, les attaques palestiniennes sont perçues comme des crimes, lorsqu'elles tuent des civils des territoires occupés, que les assassinats ciblés des hélicoptères israéliens n'épargnent pourtant pas.

Ce cycle infernal dure depuis plusieurs décennies. Il ne s'arrêtera pas avant très longtemps. L'orgueilleuse anxiété des Israéliens trop souvent gouvernés par des généraux victorieux et par des rabbins férus d'une Torah parfois considérée comme le cadastre de la " terre promise " et, par ailleurs, l'anxiété humiliée des Palestiniens gouvernés par des guerriers sans victoires, des émirs douteux et des imams obtus ne peuvent conduire à des compromis pacifiants. Il faudra qu'un jour une contrainte extérieure, sourde aux plaintes et aux craintes impose aux uns et aux autres une paix préparée par une séparation forcée.

 (2) - Les guerres nationalitaires ou nationales.

 Sans revenir sur le cas turc, ni aborder déjà les cas irakien et iranien où la poussée nationaliste est indissolublement mêlée à des ambitions pétrolières, on doit s'arrêter ici sur deux exemples bien distincts : celui de l'Egypte où une résurgence étatique est tendue vers une maturation nationale et celui de la Syrie où, faute d'élan antérieur, la même visée s'exerce plus difficilement.

La poussée égyptienne fermentait depuis des décennies quand elle se concrétisa par le coup d'Etat militaire de 1952, puis quand Nasser émergea de la junte victorieuse (1954) et fit saisir le canal de Suez (1956). A cette époque, marquée par la conférence "tiers-mondiste" de Bandoeng (1955) dont Nasser était, avec Nehru, Soekarno et Chou-En-Lai, l'un des invitants, la guerre froide avait déjà pris tournure, ce qui permit à l'Egypte de s'équiper en armes soviétiques et de faire financer par la Russie son haut barrage d'Assouan, dédaigné par la Banque Mondiale sous influence américaine.. La France et l'Angleterre, copropriétaires du Canal, lancèrent sur celui-ci une opération militaire, appuyée par une offensive israélienne à travers le Sinaï. Vainqueurs virtuels, les assaillants furent contraints de se replier, sous les pressions distinctes des Etats-Unis et de l'URSS, tandis que l'Egypte perdit les revenus d'un Canal encombré de navires coulés ou sabordés. L'Egypte tenta alors de convertir la soi-disant "nation arabe" en une coopération effective. Malgré une brève union avec la Syrie (1958-61), un soutien plus durable au Yemen révoutionnaire de 1962 et une alliance avec la Syrie et la Jordanie (défaite par la guerre de 1967), Nasser mourut isolé, en 1969. Sadate qui lui succèdea et attaqua Israël en 1973 fut à son tour défait. Il s'émancipa de l'assistance militaire de l'URSS, puis provoqua Israël à négocier une paix, par une visite inopinée au Parlement israélien et par des débats que les Etats-Unis supervisèrent. Après ces accords de Camp David (1978), la paix rendit à l'Egypte la jouissance du Canal de Suez et des champs de petrole du Sinaï, mais non le territoire de Gaza, le tout assorti d'une aide américaine de l'ordre de 2 milliards de $ par an, dont une large partie est convertie en armements et produits américains. Malgré l'assassinat de Sadate (1981) et quelques années de mise au ban par la Ligue arabe, l'Egypte s'affirma ensuite, sous la direction de Moubarak, non plus comme un coaliseur d'Etats arabes, mais comme un Etat-nation des plus influents du PMO, malgré son immaturité économique et politique. Le point central à souligner tient non pas à l'échec du projet de coagulation d'une "nation arabe" dépourvue de racines politiques, mais bien à l'affirmation nationalitaire réussie par ce pays qui a su se détacher des liens "d'amitié et d'assistance" avec l'URSS, qui dispose - semble-t-il - d'une réelle possibilité d'exercer son "droit à l'ingratituide" vis-à-vis des Etats-Unis et qui a su commencer à réduire certaines des forces d'inertie qui l'entravent (cf § 1).

La Syrie a suivi une trajectoire nationaliste différente de celle de l'Egypte, malgré de fréquentes convergences jusqu'en 1975 : participation aux guerres contre Israël; union de 1958 vite rompue, mais parallélisme des liens avec l'URSS; réformes sociales de type "républicain" et vigilance parfois brutale envers l'islam.. Toutefois l'accession au pouvoir du parti Baas, en 1963 , la constitution autour d'Assad El Hafez d'une prédominance brutale des Alaouites et surtout l'intervention dans les affaires libanaises ont donné à la politique syrienne une orientation divergente qui se marque notamment dans les rapports avec l'URSS - lesquels resteront soutenus jusqu'à la fin des années 1980 - et dans les relations avec l'OLP, puis l'Autorité Plestinienne qui seront étroites, mais sélectives quant aux forces à y soutenir.

Le Liban est la cible principale d'une Syrie qui n'a jamais accepté l'extension de ce pays au delà de la zone protégée par la France au 19è siècle et qui a parfois manifesté sa préférence pour une Grande Syrie - héritière imaginaire de l'Assyrie antique - où le Liban serait incorporé. A mesure que les péripéties de la guerre froide13 , l'installation de l'OLP, les dissensions libanaises et diverses autres interventions étrangères envenimaient une "guerre civile" qui dura de 1975 à 1990, la Syrie, mandatée par la Ligue Arabe pour s'interposer dans ce conflit, y joua un jeu propre qu'elle ne pût mener jusqu'à l'annexion du Liban, mais qui se concrétisa par un semi-protectorat, formalisé par les accords de Taëf (1989).14

Malgré la parenté initiale de leurs partis politiques dominants, la Syrie ne s'est jamais rapprochée de l'Irak, hormis les manifestations formelles de solidarité à l'heure des guerres de 1991 et 2003 et les rentables complaisances anti-embargo entre ces deux conflits, en quoi la Jordanie se révéla aussi zélée que la Syrie. Au reste, on retrouvera les guerres où l'Irak s'est trouvé engagé sous la rubrique suivante, nonobstant leurs dimensions nationalistes et nationalitaires manifestes. Ces dimensions semblent, enfin, n'avoir joué qu'un rôle marginal (car prématuré) dans les conflits qui ont opposé les deux Yémen entre eux, de 1962 à 1990, non sans déborder, à l'est, vers le sultanat d'Oman, le tout se déployant dans un contexte de guerre froide où l'Egypte fut finalement relayée par l'URSS, cependant que l'Arabie soutenait de ses deniers le "monde libre" local, avec les encouragements des Etats-Unis.

 (3) - Les guerres du pétrole

 Les compagnies pétrolières américaines ont aidé la confédération tribale assemblée par Ibn Séoud à conquérir "son" Arabie, tout en écartant les prétenrions hachémites. Cette entente fut conclue par l'entrevue Roosevelt-Ibn Seoud de février 1945 qui porta sur les fonts baptismaux l'Aramco (ou : Arab American Cy) dont le monopole pétrolier ne fut ébréché qu'à partir de 1971. L'affaiblissement de l'URSS, sensible dès avant 1990, n'a pas simplifié les rapports de forces, car le modeste affermissement de plusieurs Etats régionaux et les intérêts des multiples Etats lointains, dérangés par les crises pétrolières ont peu à peu substitué une complexité à une autre.

Quand la CIA mit fin au gouvernement de Mossadegh (1951-53) et rendit le pouvoir au Shah Reza Pahlavy, elle était mûe principalement par la crainte de l'URSS, naguère occupante du nord de l'Iran et soutien d'une révolte des Azeris installés des deux côtés de la frontière soviéto-iranienne. Toutefois, l'Anglo-Iranian Oil Company nationalisée en 1951 fut alors remplacée par une National Iranian Oil Company qui confia son exploitation à un consortium anglo-américain et se contenta de recevoir, comme rémunération, la moitié des bénéfices déclarés - ce qui était alors de règle dans le monde pétrolier. La confiance accordée au Shah, comme gardien local (et régional ?) des bons usages pétroliers, ne fut pas ébranlée par la participation de l'Iran à la création de l'OPEP (1960) mais fut mise à mal par son adhésion aux sanctions anti-occidentales et aux hausses de prix pétroliers décidées par cette OPEP en 1973 et 1975. Malgré un soutien américain renouvelé, le Shah fit naufrage en 1979 sous la poussée conjointe des nostalgiques de Mossadegh et des admirateurs de Khomeiny. En peu de mois, ce dernier acquit les pleins pouvoirs dans un Iran qu'il islamisa à la mode chiite. Il trouva, dans la rente pétrolière - désormais nationalisée sans consortium international - de quoi financer ses Gardiens de la Révolution. Ainsi, l'Iran khomeinyste devint le principal ennemi des Etats-Unis au sein du PMO, position qu'il partagea plus tard avec l'Irak de Saddam Hussein et de son parti Baas.

De son cöté, l'Irak, diversement soutenu par les Etats-Unis, la France et d'autres puissances, se livra de 1980 à 1988 à une guerre longue, sanglante et indécise. Le motif en était un désaccord sur le débouché maritime de l'Irak, par le Chatt-el-Arab coincé entre le Koweit et l'Iran. Un arbitrage rendu par l'Algérie avait tranché ce conflit en 1975, mais cinq années de malentendus l'avaient maintenu vivant. Ce prétexte fut donc saisi par un Irak nationaliste et bien équipé, pour amener l'Iran à de meilleurs sentiments ou à un changement de direction politique. Huit ans plus tard, après des centaines de milliers de morts pour les deux tiers iraniens, un cessez-le-feu consacra le statu quo ante, ce qui aggrava bientôt le péril pétrolier. En effet, l'Iran gardait sa république islamiste anti-occidentale, tandis que l'Irak reportait bientôt ses visées sur le Koweit, riche en pétrole et jadis inclus dans la province turque de Bassorah, qu'il entendait annexer pour garantir son débouché maritime et affirmer sa puissance au sein du PMO. Une invasion mal montée - habillée en secours aux Koweitis "opprimés", mais transformée presque aussitôt en annexion pure et simple - conduisit à une occupation précaire. En 1991, les Etats-Unis pilotèrent une large coalition internationale, forte de 500.000 hommes suréquipés, qui refoula l'armée irakienne, puis s'arrêta bientôt, tandis que des révoltés irakiens (Kurdes au nord et Chiites au sud) étaient massacrés par les fidèles de Saddam Hussein. Après quoi, pendant dix ans l'Irak fut soumis à un régime drastique prohibant les vols aériens au nord et au sud de son territoire et plaçant sous embargo tout son commerce extérieur.

Est-ce pour apaiser les craintes des compagnies pétrolières émues par la pérennité de régimes hostiles à leurs intérêts, en Irak et en Iran ? pour apaiser les craintes des pays - de plus en plus nombreux - qui sont assoiffés de pétrole ? pour calmer les angoisses des Américains traumatisés par les attentats de septembre 2001 ? pour mettre le monde entier à l'abri des "Etats voyous", rangés ou non sur "l'axe du mal" et fabricants ou destinataires supposés d'armes de destruction massive ? pour parachever la désinfection d'une région contaminée par Al Quaida - qui est le fruit d'aumônes séoudites et d'incubations afghanes, un temps encouragées par la CIA - traitement derechef souhaité parce que la guerre-éclair de 2001 n'a rien changé en Afghanistan où le pavot fleurit plus que jamais et où Ben Laden et ses affidés demeurent insaisissables, malgré l'aide à demi consentie par le Pakistan voisin, si bien que l'infection afghane perdure tandis que l'Irak vaincu mais révolté et l'Arabie séoudite désormais exposée à de redoutables attentats sont d'ores et déjà touchés par une surinfection qui menace une grande partie du PMO.

Toutes ces considérations, diversement boursouflées ont été entremêlées par les gouvernants américains et britanniques pour entreprendre, en mars 2003 - avec le concours de fort peu d'Etats, mais sans le soutien de l'ONU et malgré l'hostilité de presque toutes les autres puissances, une attaque de grande envergure contre l'Irak. Après une rapide victoire apparente, un désordre multiforme, scandé par une kyrielle d'attentats plus meurtriers que la guerre, s'est installé dans ce pays où un gouvernement provisoire, sous tutelle américaine, tente de construire un Etat présentable à l'opinion mondiale et crédible pour ses administrés. On en est là, en août 2004 et il n'aura pas fallu attendre que les historiens aient pu se mettre au travail pour constater que certains des motifs invoqués étaient controuvés, à commencer par l'existence, en Iran, d'armes de destruction masives prêtes à l'emploi. Désormais, tout se passe comme si la mésaventure américaine - qui vit mourir, en 1958, sous les coups d'une révolution baassiste, un pacte de Bagdad signé en 1955 pour servir de pendant régional à l'OTAN "européen" - devait se renouveler cinquante ans plus tard, à Bagdad même. Comme si, dans la principale région pétrolière mondiale, les Etats-Unis qui sont, de fait, le protecteur des compagnies pétrolières - américaines ou non - risquent d'échouer une nouvelle fois dans leur tentative de "sécuriser" à leur guise l'ensemble du PMO.

 (4) - Des guerres inabouties : en quoi ? et pourquoi ?

 Les guerres du PMO sont récurrentes et souvent entremêlées. Cela suffirait pour les dire inabouties, mais n'éclairerait pas les formes particulières et les raisons précises de cet inaboutissement, d'autant que ces formes renvoient principalement à l'immaturité géopolitique d'une région fraichement redécoupée entre des Etats neufs ou renaissants, cependant que les raisons débordent nettement de cette région en creux (cf. § 1 supra). En outre, il n'est pas éclairant de rapporter ces guerres à un entrechoc d'intérêts nationaux, car lesdits intérêts sont de nature très différente dans les principaux pays impliqués. La presque totalité des Etats du PMO ne guerroie pas en raison de visées stratégiques bien réfléchies, mais en vertu de résultantes plus ou moins fluctuantes entre, d'une part, des émotions populaires massives, activées par de puissants appareils religieux et de plus rares appareils politiques souvent dépourvus d'influence quant à la sélection des gouvernants et, d'autre part, ces gouvernants eux-mêmes, attachés au maintien de leur domination tribale ou communautaire, entachée de particularisme religieux ou partisan, mais rarement infléchissable par un débat politique large et cohérent. L'antagonisme armée / mosquée caricature cette situation, mais d'une façon point trop fantaisiste. Toutefois les guerres régionales ont toutes des acteurs extra-régionaux, à commencer par les Etats-Unis omniprésents et divers autres pays, souvent européens, chez lesquels les intérêts nationaux sont la résultante de pressions plus détaillées (milieux d'affaires, état-majors, partis et associations, etc.) arbitrées, vaille que vaille par des gouvernants généralement soumis à quelque contrôle parlementaire et aux élections populaires qui fondent leurs institutions.

Dans ce contexte, la pérennité des guerres, ouvertes ou larvées, où Israël est partie prenante s'explique, hélas ! aisément par un front du "refus arabe" dont les gouvernants de plusieurs pays se sont formellement retirés, sans être largement soutenus par leurs opinions respectives, refus auquel les Palestiniens - gouvernants et opinion mêlés - demeurent massivement attachés à des degrés et sous des formes qui évoluent peu à peu, mais sans accepter les modalités pratiques auxquelles les Israéliens se résignent à contre-cœur, par des concessions tardives, toujours contredites par des "précautions" - telles les colonies ou le "mur" - inacceptables par leurs vis-à-vis. Ces guerres récurrentes et inabouties ne pourront être stoppées que par une modification radicale de la situation régionale et de son contexte mondial ou par une pression extérieure suffisante, celle précisément que refusent d'exercer les Etats-Unis - nullement inclinés dans cette voie par la diaspora.

En effet, les bases d'une paix "israélo-arabe" sont désormais bien connues. Les Israéliens devront payer cette paix par l'abandon intégral de leurs colonies à Gaza et en Cisjordanie et de leur contrôle sur la partie arabe de Jérusalem, la seule marge de jeu concernant un éventuel échange de territoire israélien (remis à la Palestine) contre la conservation, par Israël, d'une part des colonies édifiées au voisinage immédiat de Jérusalem. Les Palestiniens devront payer cette paix par l'abandon du "droit au retour" des exilés (chassés d'Israël par les guerres successives et de leur descendance née depuis lors) la seule marge de jeu concernant la quotité et le calendrier des rares "retours" acceptés par Israël et des indemnisations accordées aux exclus du "retour". Mais, des deux côtés, l'application de ces principes provoquera la résistance, voire la révolte des minorités gravement dérangées dans leurs espérances ou dans leurs installations présentes, si bien que les oppositions ouvertes et les dérapages extrémistes devront, de chaque côté, être réprimés simultanément et de vive force : par les autorités :israéliennes contre des Israéliens et par les autorités palestiniennes contre des Palestiniens. Cette perspective dramatique - moins dramatique pourtant qu'une guerre indéfiniment poursuivie - interdit de consacrer du temps à de nouvelles négociations, ni de consentir des délais d'application qui offriraient, de part et d'autre, des occasions de manoeuvre, de faux-fuyant et de provocation, inévitablement saisies par les irréductibles des deux bords. La seule issue praticable est de geler la situation sur le terrain, par l'installation d'une force d'interposition nombreuse et acceptée : donc, formée d'Américains et de leurs alliés, sur le côté israélien à surveiller-protéger et de troupes européennes ou asiatiques, agréées par l'Autorité Palestinienne, sur le côté palestinien à surveiller-protéger. Sans une symétrie de ce genre et sans une intervention pressante, c'est-à-dire sans une contrainte exercée sur les uns et les autres, la paix dérapera comme il est d'usage depuis des décennies et la "stratégie du chaos" continuera de triompher des deux côtés. Bref, un accord discret et rapide des principales puissances concernées, Etats-Unis compris, est indispensable pour déclencher une rapide "congélation" des antagonistes. Autant dire que la paix n'est pas encore en vue.

 Il faut également prêter attention aux ressorts régionaux des autres conflits nationalitaires et pétroliers. L'Irak occupe aujourd'hui une avant-scène où d'autres pays l'ont précédé ou le suivront, tant le PMO et ses abords sont fluides.En effet, la gangrène islamiste que les Etats-Unis ont tenté de traiter en Afghanistan (2002) et qui contamine le Pakistan - à moins qu'elle n'y ait trouvé sa source - rejaillit vers l'Irak, nouvelle cible offerte aux djihadistes de toutes provenances, sans que l'on puisse imputer à ceux-ci un rôle décisif dans les tumultes irakiens de 2004, car toutes les plaies sont ici à vif : celles des Turcs15 , inquiétés par les progrés de l'autonomie kurde en Irak, celles de l'Arabie séoudite et de la Syrie dont l'ordre intérieur est menacé au moins verbalement par la croisade bushienne, celles de l'Iran qui craint l'apparition d'un Irak d'une sainteté chiite supérieure à la sienne, celle des Jordaniens et Libanais, fragiles témoins de remous sur lesquels ils n'ont aucune prise. A quoi s'ajoute évidemment le potentiel de conflits latents dont le plus sérieux est peut-être à venir du Yémen, mal réunifié et très mal administré, dont les frontières nord, encore incertaines, peuvent offrir à l'Arabie - ou à lui-même - l'occasion de quelque diversion.

Toutefois, c'est l'Irak qui demeure à court et moyen terme le foyer de maints périls, car la destruction de l'Etat baassiste ne débouche pas sur une reconstruction aisée, dans un pays où la majorité chiite est travaillée par un désir de charia à l'iranienne, où toutes les milices tribales et religieuses sont armées, tout comme les héritiers d'un gouvernement qui avait disséminé ses armes de destruction "conventionnelle", où les forces américaines sont - plus que les anglaises - incapables de comprendre clairement ce qui se passe dans le pays, où les "coalisés" apporteurs des légions étrangères souhaitées par les Etats-Unis sont chiches et versatiles, cependant que les "donateurs" sollicités dans la communauté internationale sont plus prudents encore. La renaissance d'un Etat irakien normalement inscrit dans la communauté internationale sera lente et cahotique, malgré le désir pressant de retirer les troupes américaines de ce guêpier. L'utilisation de cet Etat pour discipliner la région - et l'OPEP - ou pour bâtir un nouveau "pacte de Bagdad"16 ou un nouveau "Grand Moyen-Orient" risquent d'être des objectifs d'atteinte plus difficile encore (cf § 6).

L'inaboutissement des guerres du PMO ne tient pas qu'aux entrelacs de celles-ci. Il résulte plus encore des immixtions extérieures dont un exemple complexe a été évoqué (cf n° 1 ci-avant). Dans le monde unipolaire d'aujourd'hui, les Etats-Unis sont, de très loin, le principal intervenant dans les affaires du PMO et, pour s'en tenir aux problèmes de la guerre et de la paix, deux exemples suffiront pour apprécier leur rôle, une fois rappelée la fréquence des entretiens de Camp David qui ont consacré la plupart des négociations et des éventuels traités de paix concernant la région. Premier exemple, donc : le "deux poids, deux mesures" dont bénéficie Israël, sans défaillance aucune, depuis 1957 au moins. Une aide financière substantielle, excédant les abondants achats d'armes effectués par Israël aux Etats-Unis; de tels achats étendus aux armements les plus sophistiqués; un soutien répété aux initiatives d'Israël, nonobstant quelques menues réprimandes occasionnelles; une utilisation répétée du droit de veto pour abriter Israël des résolutions du Conseil de Sécurité; un soutien politique et financier aux colonisations qui transgressent la ligne de cessez-le-feu de 1967; une coopération intime et pas toujours discrète entre les services spéciaux américains et israéliens, tant pour aider à la défense du pays que pour faciliter ses agressions, "préemptives" ou non, telle la destruction au sol de l'aviation égyptienne à la veille de la guerre de 1967; sans compter une politique nucléaire qui constitue le second exemple à détailler. Les Etats-Unis ont ignoré - ou feint d'ignorer - l'aide procurée par la France aux premiers efforts en vue de se doter Israël d'armes nucléaires. Mais il est clair qu'ils ont connu, bien avant 1964, l'existence et l'efficacité du réacteur de Dimona (qui produisait dès 1964 8 kg de plutonium par an) et les achats d'uranium à l'Union Sud-Africaine (pourtant placée sous embargo de 1967 à 1980 pour cause d'apartheid). Ils n'ont pu ignorer les discussions pour ou contre Dimona qui se sont tenues au Parlement israélien en 1986. Auparavant, quand Israël a détruit, en 1981, un réacteur irakien en construction, les Etats-Unis qui, par ailleurs soutenaient l'Irak alors en guerre contre l'Iran, n'ont pas bronché. Bref, ils n'ont jamais dénoncé Israël - qui posséderait 2 à 300 bombes nucléaires - comme détenteur d'armes de destruction massive. Pas même en 2003, au plus fort des accusations - infondées - contre l'Irak, mais aussi, en 2004, quand le Pakistan - longtemps bénéficiaire d'une cécité volontaire américaine - s'est vu accuser de répandre son savoir-faire nucléaire. Avec ou sans son aide, l'Iran se dote d'une capacité d'enrichissement de l'uranium qu'il soumet ou non aux contrôles de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique selon que la politique des ayatollahs incline vers l'autoritarisme ou l'ouverture au monde.

La question est, donc de comprendre les raisons de l'indulgence américaine pour les armes israéliennes de destruction massive et d'apprécier les intérêts américains qui la sous-tendent, étant bien entendu qu'ici comme devant, il faut se souvenir que cette orientation - parfois zigzagante - est la résultante de pressions diverses et contradictoires. Mais une résultante tenace. Aucune explication univoque ne peut être donnée d'une alliance qui semble s'être renforcée, d'année en année, depuis un demi-siècle. Ses partisans invoquent divers arguments qui sont tous contestés par de fortes minorités d'opposants et qui sont rarement totalisés en une vision globale unique. Le poids électoral des Juifs américains et de leurs associations; leur poids économique dans la finance, la culture, les medias et d'autres branches; les parentés culturelles qui s'étalent du populaire ("la même Bible") au raffiné (les mêmes racines européennes, des valeurs très semblables, etc); un respect bien marqué pour ce qu'il y a de subtil et d'inventif chez les élites juives (par exemple, celles des services de renseignement); un respect tout militaire pour le courage et l'habileté des forces israéliennes; une dose, beaucoup moins avouable, de mépris pour les masses arabes et une bonne part de leurs élites; etc. composent un tableau qu'il faut bien traduire en termes politiques des plus réalistes, comme il sied aux gouvernants et aux Etats-majors (militaires ou autres). En embrassant d'un même regard toutes ces tendances, on en vient à penser qu'Israël est un Etat digne de figurer parmi les Etats-Unis, presque au même titre que la Grande-Bretagne. Pratiquement, Israël est l'une des pinces de la tenaille à l'aide de laquelle les Etats-Unis contrôlent le PMO, pince d'autant plus précieuse que son pendant, requis pour faire tenaille s'est plusieurs fois défait, car les Etats régionaux sont peu fiables. Cette tenaille permet aux Etats-Unis de n'intervenir directement qu'en cas de crise grave. Ils défendent ainsi leurs intérêts vitaux et mondiaux, dans cette région des isthmes stratégiques, des grandes voies maritimes et terrestres et des principales ressources pétrolières mondiales, toutes données que ne peut oublier le pays le plus riche en compagnies pétrolières, en alliés et dépendants avides de cette matière première et le plus grand consommateur de pétrole par tête. Le pétrole a été et demeure pour un temps encore l'une des sources majeures de la richesse américaine, en même temps qu'il est l'une des principales causes de la misère proche et moyen-orientale.


Notes

 

  -1- La France recevra toutefois, comme lot de consolation, une participation dans l'Irak Petroleum Company, ultérieurement nationalisé.

-2- Trucial States est une appellation forgée par le Colonial Office pour désigner la demi-douzaine d'émirats entremêlés et belliqueux auxquels le protecteur britannique a imposé sa paix, sous forme de trêve (truce).

-3-. Les concepts étudiés dans La Société seront signalés, au texte, par un astérisque (*) apposé à la suite de leur nom.

-4- Les réfugiés palestiniens affluant vers l'Egypte se sont installés dans la bande de Gaza que celle-ci a contrôlée jusqu'en 1967

-5- Il s'est également esquissé en Palestine, pour autant que l'on puisse juger du devenir de l'Autorité Palestinienne, au milieu des dramatiques péripéties locales.

-6- Dans sa forme la plus simple, puisque la République démocratique-bourgeoise II* requiert, entre autres conditions, l'existence d'un capital monopoliste* bien développé, ce qui excède les capacités actuelles du PMO.

-7- Et, plus encore, le "une femme, une voix"…

-8- Réclamées par le Conseil de l'Europe et acceptées en vue d'éventuelles négociations d'adhésion à l'Union Européenne.

-9- Terme désignant l'afflux vers Israël des Juifs de la diaspora

-10- Chiffres UNRWA incluant évidemment la descendance des exilés de 1948 et 1967

-11- Provisoirement défini par la ligne de cesse-le-feu de 1967 et par les accords d'Oslo (1993)

-12- C'est-à-dire les Arabes qui, depuis des siècles, occupaient seuls une Palestine où les Juifs étaient 7.000 en 1800 et 94.000 en 1914, sur une population totale, aux mêmes dates, de 275.000, puis 689.000 Musulmans et Chrétiens (ces derniers comptant pour environ 10 % de l'ensemble

-13- Marquées, dès 1958, par le débarquement de marines américains à Beyrouth pour soutenir un gouvernement vacillant.

-14- Accords auxquels la guerre civile survécut encore un an, par l'effet d'une fraction des Maronites, quelque peu encouragée par le gouvernement français qui avait organisé l'évacuation de l'OLP dont la position devenait intenable au Liban, après les massacres effectués, en 1982, dans ses camps beyrouthins de Sabra et Chatila, par certaines milices phalangistes.

-15- Un temps entraînés par les Etats-Unis vers une coopération avec Israël, mieux acceptée par l'armée turque que par l'opinion publique et les partis religieux. Ces partis ont accédé au pouvoir à Ankara en 2002 et ils semblent avoir provoqué le refus de passage sur le territoire turc des troupes américaines prêtes à attaquer l'Irak (2003

-16- Pour mémoire : le pacte de ce nom, formé en 1955, à l'instigation des Etats-Unis, avec l'aide d'une Grande-Bretagne qui contrôlait encore l'Irak incluait, entre autres, le Pakistan, mais fut refusé par l'Egypte, la Syrie, la Jordanie et le Liban. Il mourut trois ans plus tard.


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