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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

LE PROCHE ET MOYEN-ORIENT

 

 

Introduction : Un ensemble flou

 

 

Pour qui vient d’étudier le monde sinisé, puis les Indes, le Proche et Moyen-Orient (PMO) semble étrange, tant il diffère de ces zones qu’il égala longtemps par son peuplement comme par sa profusion d’empires et son foisonnement de religions. La divergence, déjà sensible au 17è siècle, a pris ensuite des proportions vertigineuses : ces deux régions sont devenues plus que milliardaires en hommes, au regard d’un PMO dont la population a stagné autour de 30 millions tout au long du 19è siècle, pour prendre ensuite un élan presque égal à celui de l’Afrique subsaharienne. Cette croissance tardive est d’autant plus intempestive qu’elle s’est déployée au moment où la Chine et même l’Inde, désormais orientées vers une stabilisation démographique, se développent de façon accélérée, tandis que le PMO ne réussit pas à s’arracher à son surplace économique. Pourtant les trois régions participent du même système mondial, elles sont également soumises à sa machinerie particulière1, c'est-à-dire à la suprématie et à l'omniprésence militaires des Etats-Unis, à leur supériorité économique manifeste et à leur forte influence.

Quand Maurice Lombard étudia L’Islam dans sa première grandeur – VIIIè-XIè siècle1 en soulignant fortement son contraste avec l'Europe, alors enténébrée, il partit évidemment de la région des isthmes occupée par l’Arabie et ses premières conquêtes (Egypte, Syrie et Mésopotamie) avant d’aborder le monde iranien et le Maghreb (Espagne comprise). Le sous-système mondial que constitue aujourd’hui le Proche et Moyen-Orient (PMO) a le même point de départ, mais non la même extension. A l’ouest, l’Europe englobe désormais l’Espagne ainsi que Malte et Chypre, longtemps disputées avec les puissances musulmanes, et par surcroît, elle exerce une forte attraction sur le groupe maghrébin, si bien que, de ce côté, le PMO n’inclut que la Libye. A l’est, l'Afghanistan et même le Pakistan qui ne font certes pas partie du même sous-ensemble mondial y sont cependant reliés depuis les années 1980 par les contrecoups des offensives russe, puis américaine, en Afghanistan. Au sud, les deux rivages de la Mer Rouge ne sont pas également concernés : du côté asiatique, la péninsule arabique est tout entière mêlée aux interactions du PMO, tandis que du côté africain, le Soudan et les Etats de la Corne de l'Afrique – ou ce qu'il en reste – sont nettement moins impliqués que l'Egypte. Finalement, c'est au nord que les limites du PMO sont restées les plus stables depuis de longues années, malgré l'émancipation des républiques - naguère soviétiques - du Caucase ou de l'Asie centrale. Toutefois la pérennité de celles-ci dépendra de l'évolution ultérieure de l'ex-URSS et de l'attrait croissant que l'Europre exerce sur la Turquie.

 

Toutefois, en termes géographiques et macrosociologiques, le Proche et Moyen-Orient constitue bien un sous-ensemble nettement particularisé, si on lui applique les critères distinctifs que l’étude du système mondial a mis en lumière, à savoir :

- un climat démographique spécifique, celui d'une région où le taux de croissance n'est surclassé que par l'Afrique subsaharienne;

 

 

- un climat économique où la rente pétrolière badigeonne d'une richesse précaire une région dont la majeure partie stagne ou s'enfonce dans la misère;

- un climat politique partout tendu où des Etats, aussi musclés soient-ils, maintiennent difficilement un ordre public sans cesse menacé par des guerres et des crises ou des révoltes plus sourdes;

- un climat culturel où la dominante arabo-musulmane est cerclée par des éléments massifs comme les peuples turc, iranien ou kurde et incrustée de multiples composantes hétérogènes, le tout baignant dans un ensemble de religions dont les différenciations ne recoupent pas celles des ethnies ou des nationalités;

- si bien que, seul, le critère de séparation physique d'avec les régions voisines fait plus ou moins défaut comme on vient de le noter. Mais il est suppléé par des frontières politiques, militaires et policières qui inhibent le plus souvent l'interaction des peuples, sinon les ruses des fraudeurs et des terroristes.

La notion d'ensemble flou, produite par les mathématiciens convient assez bien à cette région. Elle recouvre, ici, un sous-ensemble du monde actuel où sont assemblés des Etats qui, malgré leur diversité, sont liés par des liens d'appartenance - imposés par le système mondial environnant, plus que par les interactions régionales - liens nettement plus marqués que ne le sont leurs ressemblances partielles et variées avec certains des Etats limitrophes. Pour concrétiser cette réflexion par trop générale, on examinera successivement :

§1- Une région en creux

§2- Les forces d'inertie

§3- Des Etats souvent très jeunes

§4- Des guerres inabouties

§5- La misère pétrolière

§6- La dynamique du surplace

§7- Deux avenirs imaginairs

§8- Un avenir conditionnel

Conclusion : un ensemble floué ?


 

 
§1- Une région en creux

 

Voici donc un quartier du monde actuel, de très riche antiquité, qui n'a pas réussi à prendre dans ce monde un élan comparable à celui des régions indienne ou chinoise, d'ancienneté égale à la sienne. Rien ne permet, certes, d'escompter que le présent système mondial soit, plus que ses prédécesseurs, en mesure de transformer d'un même pas toutes ses parties, d'autant que la maturation du capitalisme évolutif qui le différencie de plus en plus des systèmes mondiaux d'avant la révolution industrielle capitaliste tend, bien au contraire, à accentuer l'inégal développement des sociétés qui le composent. Mais le Proche et Moyen-Orient est si riche d'hommes, de ressources naturelles et d'héritages culturels qu'on s'attendrait à le trouver assez proche du peloton de tête, alors que sa quasi stagnation le range, entre l'Afrique subsaharienne et l'Amérique latine parmi les zones attardées ou rétrogradées du monde actuel. La structure du système mondial lui est aujoud'hui défavorable : mais exactement en quoi et pourquoi ? Les linéaments propres de cette région concourent sans doute à sa vulnérabilité et à l'échec des tentatives visant à réduire celle-ci : mais qu'en est-il au juste ? Toutes questions qu'il faut aborder, sans oublier le poids présent de l'histoire ancienne ou récente, la portée actuelle des sédiments culturels qu'elle a déposés et des contraintes toujours vives qu'elle a forgées, si bien qu'un bref examen de ce proche ou lointain héritage doit précéder l'exploration méthodique des structures aujourd'hui prégnantes.

(1) - Une longue trajectoire, un héritage fragmentaire?

De nombreux empires se sont succédé ici depuis trois millénaires au moins, mais tous ont été détruits par l'effet d'invasions, d'épidémies ou d'autres catastrophes naturelles et surtout par suite de guerres multiples. Ici ou là, on trouve assez souvent d'évidentes récupérations au bénéfice du ou des conquérants, du genre de celles qui permirent à la coalition tribale, propagatrice du premier islam, d'hériter en Mésopotamie et surtout en Perse de savoir faire étatiques et culturels qui contribuèrent puissamment aux succés initiaux du Califat. Mais nulle part, il ne s'établit une continuité culturelle de très longue durée, aux effets comparables à ceux de la lignée Grèce-Rome-Occident pour l'Europe, même si les lignées partielles et locales qui eurent pour origine la Mésopotamie, l'Egypte, l'Iran, la Grèce, Byzance ou la Turquie ottomane ont été nombreuses et ont eu quelques siècles d'efficacité avant que leurs oueds s'enfouissent dans la nappe phréatique d'où le PMO actuel tire sa commune civilisation.

La principale discontinuité a été celle des institutions politiques. Ici, aucun modèle impérial n'a pu se prolonger à la chinoise pendant des millénaires, par delà les fractures et les regroupements qui ont scandé son histoire, tout en étendant son emprise du fait de multiples conquêtes et en enrichissant son expérience par capitalisation des savoirs administratifs, militaires, diplomatiques et autres inventés ou récupérés chemin faisant. Faute d'une telle continuité, l'héritage culturel - qui gagne toujours à être adossé à un Etat durable - s'est plusieurs fois ensablé avant de ressurgir déformé par des novations idéologiques - religieuses notamment - et marié à de nouveaux Etats.

Cette discontinuité politique et culturelle, aux formes et aux effets très divers d'un siècle à l'autre, mais aussi d'une zone à l'autre au sein du PMO, ne peut être rapportée à une cause unique, d'autant que les empires étendus par empilement, pulvérisés par révoltes ou partagés par conquêtes se sont appliqués à des aires souvent changées.Bon nombre de conquérants, fussent-ils aussi célèbres qu'Alexandre le Macédonien, n'ont donné naissance qu'à une rénovation de principautés ou de royaumes préexistants, si ce n'est à un féroce découpage de provinces ou d'apanages diversement taillés.A l'inverse,. le PMO actuel n'a été regroupé sous une domination unique qu'en de rares siècles, tels ceux ou de la première grandeur de l'Islam ou de l'expansion ottomane.

Dans une région riche de déserts et de fleuves, ces secousses maintes fois répétées ont finalement mis à mal un mode de production qui avait donné naissance aux Elam et autres Eden paradisiaques. En effet, l'organisation tributaire qui a pu produire et gérer les irrigations capables de faire fleurir le désert et les drainages aptes à féconder les deltas marécageux requiert un effort méthodique et continu dont les deux ressorts sont, d'une part, une productivité énormément accrue qui encourage la population et soutient sa croissance et, d'autre part, un Etat enrichi, à ses fins propres d'hommes et d'autres ressources, mais qui sait néanmoins veiller à la pérennité de l'irrigation ou du drainage. Or les tumultes politiques répétés pendant des siècles ont parfois distrait les Etats - impériaux ou minuscules - de ces tâches dont la réhabilitation n'a pas toujours réussi. Ainsi ont disparu les civilisations illustres de Mésopotamie dont les archéologues ont retrouvé les Sumer et les Babylone sous des siècles d'ensablement. Bien d'autres causes ont évidemment concourru à ce lent désastre, parmi lesquelles on peut citer le long assoupissement ottoman qui avait eu bien des précédents dans la région, mais qui est intervenu à l'époque où les révolutions culturelle, industrielle et politique de l'Europe amorçaient de profondes transformations de tout le système mondial; sans oublier le colonialisme de style occidental qui s'est appesanti sur le PMO durant le 20è siècle.

Au début de ce siècle, la recherche d'une politique modernisatrice travaillait l'empire ottoman, mais les intérêts des Jeunes Turcs ne débordaient guère vers le PMO où des voies nouvelles étaient explorées - de façon encore archaïque - par des Libanais maronites ou sunnites "protégés" par la France et - de façon plus significative - par les Egyptiens qui, de l'incursion napoléonienne de 1798 à la mise en service du Canal de Suez (1889), s'étaient émancipés de la tutelle turque et qui supportaient de plus en plus mal le protectorat britannique. La guerre européenne de 1914-18 qui se prolongea, en Turquie, jusque 1923, généralisa cette turbulence, de la Palestine à la Syrie et aux provinces de Mésopotamie et d'Arabie.

L'entre-deux-guerres fut décevant. Les tentatives dynastiques des Hachémites ne réussirent pas à lier La Mecque et Jerusalem en un même Etat, tandis que celles des Séoudiens ne gagnèrent du terrain que dans la péninsule arabique. En fait les colonisations française et anglaise habillées en "mandats" de la Société des Nations et les immixtions américaines à base de compagnies pétrolières emportèrent la décision : tout le PMO fut inscrit dans les zones d'influence que ces trois puissances se disputèrent. Le véritable éveil, préfiguré par les conflits autour de la Syrie et du Liban comme au sein de l'Egypte, s'opèra après la guerre mondiale de 1939-45 qui secoua une bonne partie de cette région.

Pour l'essentiel, les péripéties s'ordonnèrent depuis lors selon deux axes principaux - si l'on veut bien omettre provisoirement le jeu mondial des pétroliers qui acquit bientôt une influence prépondérante. Le premier axe est celui du "nationalisme arabe" que diverses idéologies et plusieurs Etats ont tenté de promouvoir, à l'instar de l'Egypte. Débarassé de sa monarchie en 1952, ce pays livra en 1956 une guerre complexe (cf § 4) qui le débarassa finalement de l'armée anglaise et qui lui assura, à terme, l'entier contrôle du Canal. Son élan se prolongea, en 1958, par la création d'une République Arabe Unie (RAU) où la Syrie figura peu de temps et qui guerroya dans un Yemen scindé par sa propre révolution. Après quoi le "nationalisme arabe" eut pour porte-drapeaux les deux partis Baas rivaux de Syrie et d'Irak et quelques autres courants politiques libanais ou palestiniens. Mais au total, la fabrication d'Etats nouveaux qui tendaient à convertir leurs populations respectives en nations bien distinctes l'emporta sur toutes les variantes du panarabisme : aucune Prusse ne réussit à fédérer le PMO.

De nouvelles poussées se firent sentir selon un second axe, celui de "l'arabo-islamisme" qui tente, aujourd'hui encore, d'unir les divers Etats (naissants ou renaissants) sous la houlette d'un Islam que des clergés, des milices et des associations traditionalistes entendent doter d'une commune charia, supérieure à toutes les constitutions étatiques (ou substituable à celles-ci). A la croisée des deux axes - le nationalitaire panarabe et le musulman fondamentaliste, Israël offre une cible des plus opportunes. Elle devint ainsi le pôle négatif de presque tous les courants visant à rénover le PMO, cependant que divers prétendants au rôle de pôle positf tentaient leur chance, après que le nationalisme nassérien ait dû carguer ses voiles. La coloration "socialiste" ou "républicaine" dont la Syrie ou l'Irak teintent leur discours nuit à leur crédibilité "islamique", mais le mariage du wahhabisme et de la rente pétrolière - génératrice d'aumônes à tout faire - donne à l'Arabie séoudite une influence manifeste autant que sournoise. C'est pourtant dans la partie non-arabe du PMO que le fondamentalisme islamiste a jusqu'ici triomphé par la "révolution khomeinyste" de 1977, encore que le surgeon du wahhabisme qu'est le système Al Quaïda d'Ousama Ben Laden se révéle éventuellement porteur d'un "internationalisme islamiste" qui pourrait prendre racine au PMO, notamment après l'éventuel triommphe d'une seconde république chiite, en Irak cette fois (cf § 7). Un tout autre pronostic a été avancé en 2003 par Mahathir, éminent chef d'Etat d'une Malaisie dont il a été le Cavour plutôt que le Bismarck . Selon lui, le monde musulman est desespérément faible, parce qu'il ignore ou dédaigne la révolution industrielle et parce que la connaissance n'y est valorisée que si elle se tourne vers le passé. Ce monde n'a d'unité que dans sa défaite vexée, son humiliation répétée tout au long du 20è siècle. Il ne s'y est élaboré aucune stratégie qui laverait l'humiliation et produirait une nouvelle dignité, une nouvelle grandeur. Les propos de Mahathir ainsi résumés visent l'ensemble du monde musulman, du Maroc à l'Indonésie - monde dans lequel la Malaisie est l'une des rares exceptions, ce qui n'est assurément pas le cas du PMO.

(2) - Une démographie riveraine

Aussi paradoxal que puisse paraître ce rapprochement, la discontinuité qui caractérise l'histoire politique et culturelle du PMO, caractérise tout autant son peuplement, c'est-à-dire la répartition spatiale de ses populations.

 

Pays du PMO

Données démographiques c.2001

Données démographiques c.2001

Données démographiques c.2001

Population (en millions)

Croît annuel en %

Espérance de vie

Egypte

70,5

1,8

66,3

Turquie

66,3

1,16

71,8

Iran

66,2

1,1

69,4

Irak

24,2

2,7

58,7

Arabie séoudite

21,9

3,5

70,9

Yemen

20

4,2

59,4

Syrie

17

2,6

70,5

Israel

6

1,4

79

Quatar

6

2

68,9

Libye

5,5

2,1

70

Jordanie

5,2

2,9

69,7

Liban

3,6

2

72,6

Palestine

3,5

3,8

71,4

Emirats Arabes Unis

2,7

2

74,6

Oman

2,7

3,3

70,5

Koweit

2

2,5

75,9

Bahrein

0,66

2,2

72,9

total PMO

323,96

Le climat aride qui règne dans une très grande partie du PMO explique évidemment cette répartition lacunaire. Les déserts libyen, égyptien et arabique sont presque vides d'habitants et l'on se gardera d'oublier que la Jordanie, la Syrie et l'Irak sont, eux aussi, en grande partie désertiques et que la Turquie et l'Iran, plus riches de montagnes que d'étendues rocailleuses ou sablonneuses participent d'autre façon au commun resserrement du peuplement dense dans une minorité de zones très peuplées : des vallées fluviales, des chapelets d'oasis ou de petites plaines côtières et, plus rarement, des zones irriguées. Le célèbre Croissant Fertile est un long chapelet de cette sorte qui longe la Méditrerranée, s'infléchit vers l'est aux abords de la Turquie et rejoint finalement les moyennes vallées du Tigre et de l'Euphrate, bien avant leur delta commun.

Dans cette région quasiment vide, on peut tracer trois cercles à peu près concentriques. Le premier contient toute la périphérie du PMO, si l'on en excepte la Libye. 64 % de sa population y sont rassemblés en trois pays qui sont de grandes puissances régionales. En tête vient l'Egypte, avec ses 70,5 millions d'habitants dont 99 % occupent à peine 4 % du territoire, la densité principale s'observant dans le delta du Nil et dans la mégalopole cairote. En effet, Le Caire absorbe 15 % de la population et grandit plus vite que celle-ci dans un entassement que l'urbanisme ne maîtrise pas, d'autant que la création de nouvelles zones irriguées - qui élargit un effort plus que centenaire - capte mal un croît démographique insuffisamment ralenti et une masse de sans-emploi qui survit mieux en ville qu'en zones rurales. Un peu moins peuplée, la Turquie partage ses 66,3 millions d'habitants entre de multiples vallées montagneuses et deux agglomérations immenses. La première, Istanbul, est l'un des rares hauts lieux de continuité historique dans une région qui en est pauvre, encore que le relais de Constantinople par Byzance, puis par Istanbul n'ait jamais été une transition douce et que d'autres sièges et razzias aient émaillé une longue histoire de pillage et de massacre depuis la 4è Croisade des Chrétiens d'Occident (1111). Toujours est-il qu'Istanbul qui a satellisé presque toute la Turquie d'Europe déborde désormais sur la rive asiatique du Bosphore, pour loger ses 9,1 millions d'habitants, soit près de trois fois plus que les 3,5 millions rassemblés à Ankara, la capitale anatolienne promue par Ataturk. Les proportions de ces villes préfigurent peut-être l'avenir d'une Turquie désormais tournée vers l'Union Européenne, même si le PMO la retient encore. Les 66,2 millions d'Iraniens rejoignent presque la population turque, mais leur mégalopole pèse un peu moins lourd que les précédentes, puisque Téhéran ne contient que 10 % environ des Persans d'aujourd'hui. Au reste, les deux grands pays non arabophones assemblent 42 % de la population régionale et, si on leur adjoint les minorités non arabes des autres pays, on observe que le PMO "arabe" est à demi non-arabe d'expression, surtout si l'on fait abstraction de la langue liturgique des clercs. A l'inverse, on doit également noter qu'en Egypte une croissance démographique mal ralentie (1,8 % l'an) excède de beaucoup celle des deux autres grands régionaux (1,16 et 1,10 %) si bien qu'il est possible de considérer que le PMO s'arabise de plus en plus, ce qu'un entier basculement de la Turquie vers l'Europe renforcerait évidemment.

Entouré par les grands Etats régionaux, un deuxième cercle contient près du quart de la population régionale. Il part de la Méditerranée, c'est-à-dire des deux Etats qui se disputent la Palestine mandataire et du Liban qui la prolonge, ainsi que de leurs voisins jordanien et syrien, puis inclut l'Irak et s'achève au sud de la péninsule arabique par un Etat étranger aux confédérations tribales arabes (réalisées ou tentées) et d'une population presque égale à celle de l'Irak ou de l'Arabie séoudite et supérieure à celle de la Syrie, à savoir, le Yemen avec ses 20 millions d'habitants. Les Etats de ce deuxième cercle sont beaucoup plus jeunes que ceux du premier, leur émancipation remontant tout au plus aux années 1940.

Enfin, au cœur du PMO, l'immense désert arabique et sa bordure d'émirats cötiers composent un troisième cercle où l'exubérance démographique est loin d'être calmée (taux annuels de 2,5 à plus de 3 %) - d'autant qu'un fort courant migratoire la conforte - mais où la population totale, d'ailleurs mal évaluable, avoisine les 30 à 35 millions, soit un gros 10 % du PMO. Encore faut-il souligner que la majeure partie de ce maigre peuplement est absorbée par les émirats du Golfe Persique et par deux courtes zones de l'Arabie séoudite : le Hedjaz des marchands et du pèlerinage et la région de Ryad, ville capitale aux riches banlieues.

(3) - Tel paraît être le PMO

Un immense désert central entouré par deux couronnes de plus en plus peuplées, mais néanmoins semi-désertiques : tel est le peuplement du PMO, dès qu'on s'éloigne de Bagdad ou des mégalopoles déjà notées. Cette région contient quelques grandes puissances, comme l'Egypte qui perdure depuis des siècles ou l'Arabie qui sème des mosquées en Afrique, mais vue de Bangalore ou de Shanghaï, ce ne serait qu'une banlieue pauvre du monde actuel, n'était le pétrole qu'il faut y quérir. Vue d'Europe ou des Etats-Unis, c'est moins encore, malgré ce pétrole temporairement indispensable. Bref, le PMO est une région subalterne du système mondial actuel, une région dont les tumultes sont irritants, certes, mais où il n'existe aucun Etat, ni aucune "multinationale" d'importance mondiale. C'est une région parfois dérangeante, une sorte de pôle négatif du monde actuel, mais non l'un de ses foyers créateurs, l'un de ses ressorts.

Qui plus est, ce pôle négatif ne semble pas être de fabrication locale, ce n'est pas comme l'Europe du 20è siècle qui fut la matrice de deux guerres mondiales, c'est une région en creux dont le rôle semble être, pour l'essentiel, déterminé de l'extérieur, par les besoins et les précautions que les puissances mondiales de premier plan projettent sur et dans le PMO. De ce point de vue, le cas d'Israël semble exemplaire, car sa greffe imposée par l'Europe, les Etats-Unis et même l'URSS à un PMO qui n'en pouvait mais, semble avoir été une occasion majeure des tumultes dont cette région déborde.

Telle est, de prime abord, l'image que le PMO donne de lui-même, celle dont il faut partir pour en déceler les causes, en apprécier la plausibilité et sous laquelle il faut rechercher les ressorts cachés d'une région peut être plus riche de possibilités qu'il n'y paraît.


§ 2 –Les forces d'inertie

 

En Occident, le "fatalisme musulman" est souvent invoqué comme caractéristique des peuples islamisés, spécialement de ceux du Proche et Moyen-Orient (PMO). La macrosociologie historique n'a que faire de telles conceptions où des mentalités mal définies se marieraient avec des agencements sociaux non ou mal repérés, pour enfermer des populations tout entières dans une soumission aveugle aux volontés divines révélées par des clercs et révérées par tout un chacun. Certes, le PMO souffre depuis deux siècles au moins d'une stagnation que la comparaison avec les autres régions du monde rend manifeste, mais il suffit d'observer certains des agencements communément répandus dans les sociétés de la région pour comprendre que l'inertie est, ici, entretenue par de puissantes forces sociales exactement repérables. D'une société à l'autre, le dosage de ces forces d'inertie peut varier, certaines d'entre elles peuvent aussi travailler d'autres régions, mais c'est seulement au sein du PMO que leur conjonction, presque partout complète, produit ses effets les plus puissants.

(1) – De la famille à la tribu

La plupart des pays du PMO ne disposent pas d'un droit de la famille applicable à toute leur population. De ce fait, le mariage, le divorce – ou la "répudiation" – l'autorité parentale, le statut des enfants et leur garde, la propriété des biens familiaux, les normes successorales, etc varient d'un groupe à l'autre, que ce groupe soit tribal, religieux ou d'autre nature. Presque partout, les multiples "communautés" non-musulmanes ont gardé en ces matières – et parfois en d'autres domaines qui touchent, par exemple, à l'exploitation des sols ou à la gestion des commerces - des prérogatives que l'on dirait législatives ou judiciaires, n'était leur caractère coutumier. Souvent d'ailleurs, elles sont institutionnalisées, notamment quand un clergé local en détient le contrôle, au milieu de cultes rivaux dotés d'attributions analogues. Comme l'islam majoritaire est lui-même divisé en branches, sectes et confréries souvent rivales et presque toujours dotées d'une organisation décentralisée, il contribue, pour sa part, à cette pulvérisation du droit familial lato sensu, en normes non validées par un Etat, lequel laisse aux autorités religieuses le soin d'expliciter ce droit musulman. Toutefois quelques tentatives d'adaptation se sont manifestées ici ou là. Ainsi, la République Arabe Unie a établi en 1958 un projet de droit de la famille inspiré du Code Suisse, projet tué par la rapide débandade de cette Union. A partir de 1985, un deuxième essai a été tenté par le Conseil des Ministres Arabes de la Justice dont la concertation a débouché, sept ans plus tard, sur un "Document de Koweit portant code arabe unifié du statut personnel", mais ce modèle de loi n'a été ratifié par aucun pays. En outre, le projet était muet pour ce qui est des non-musulmans. De rares essais de réforme législative sont néanmoins intervenus, notamment en Egypte. Le principal est celui de l'Irak qui a mis en vigueur, dès 1959, un code de la famille d'assez bonne qualité. Mais un demi-siècle d'application, cahotée par maintes péripéties politiques, n'a pas suffi pour que les mœurs en soient transformées. Le Conseil de Gouvernement mis en place par l'occupant américain a pris, en janvier 2004, une "décision 137" qui visait à l'abolition de ce code, c'est-à-dire à la restauration du "droit" traditionnel. Il semble que l'autorité américaine, assaillie de reproches locaux et internationaux, en a suspendu l'application. La suite permettra d'apprécier la force d'inertie d'une tradition grignotée depuis quelques décennies à peine

La dépendance des femmes, consacrée par la plupart des statuts que leur offre le PMO, a des conséquences multiples, quant à leur emploi hors la famille, à l'éducation des filles, à la persistance de la polygamie "coranique", au freinage de la contraception, etc. Au vrai, les diverses coutumes régissant les liens familiaux débordent de ce cadre pour envahir une vie sociale dont la famille n'est pas la cellule élémentaire. On pourrait dire que cette cellule est d'échelle "tribale" si les imprécisions théoriques de l'ethnographie étaient réduites et si les excroissances "modernes" du groupenent ici visé étaient clairement articulées sur les formes tribales dont elles dérivent. En attendant que les sciences sociales aient effectué ce travail, force est d'avancer pragmatiquement.

Il existe encore, au PMO, des groupements semi-servagistes rattachés à de grands domaines où le propriétaire foncier a autorité sur les pères de famille. D'autres groupes sont les tribus qui nomadisent dans les vastes parties désertiques des différents pays, sans d'ailleurs être toujours contenues par leurs frontières. Sédentarisées, de telles tribus sont souvent juxtaposées ou mêlées à d'autres groupements, sans qu'une intégration en résulte toujours. La longue pérennité des tribus kurdes et de leurs confédérations illustre ce point, tant il est vrai que, malgré les décompositions et les regroupements dont l'univers tribal est familier, divers clans dominants survivent à ces tumultes et assurent, en diverses zones réparties sur cinq pays, la persistance de dialectes et d'usages différenciés, parfois "modernisés" en affiliations politiques contraires – dont des Etats achètent volontiers l'allégeance quand ils en ont besoin. En Arabie, Jordanie, Syrie, Yemen, etc, la structure "tribale" affleure partout visiblement, sous la texture d'Etats héritiers des confédérations tribales fédérées par une dynastie hachémite, séoudite ou autre, ou même sous le vernis "républicain" d'une Syrie "progressiste" ou d'un Irak "dictatorial". La spécialisation de "clans" politiques dérivés de telles tribus est évidente dans le cas des Alaouites en Syrie ou des Tigritis en Irak, même si de tels "clans" enrichissent leurs souches tribales de connotations religieuses ou de clientélisme politique.

A tous ces titres, le Liban devrait être traité comme un véritable laboratoire, tant les clivages enrichis par l'afflux des réfugiés palestiniens et aiguisés par la guerre civile de 1975-90 marbrent cette ex-"Suisse du Proche-Orient" qui ignorait jadis ses va-nu-pieds chiites et croyait à l'unité de ses maronites et de leurs alliés sunnites. Sans en avoir l'exclusivité, ce pays a en effet développé deux prolongements modernes du "tribalisme" : l'un est le clientélisme inscrit dans le sillage du capital marchand (cf. n° 4 infra), l'autre le clientélisme politique qui greffe des cohortes de dépendants ou de quémandeurs sur des tribus ethniques, des domaines fonciers ou des mandats politiques. En outre, le Liban, ouvert de longue date au pluralisme religieux et longtemps apte à garantir la coexistence pacifique des communautés religieuses rivales, entretissées sur son territoire, a subi plus que les autres pays du PMO, la quasi tribalisation des communautés de même culte, dans une région où l'appartenance groupale (de nature tribale ou en dérivant) tend à prévaloir sur toutes les autres appartenances, qu'elles soient religieuses, politiques, nationales ou internationalistes. Ce que Ibn Khaldoun appelait asabiyya – sorte de patriotisme, voire de chauvinisme, à l'échelle de la tribu - semble s'être étendu au bénéfice de ses avatars "modernisés".

Autrement dit l'observateur du PMO qui centre ses analyses sur l'Egypte, la Turquie ou même l'Iran et l'Irak, tous pays d'apparence plus moderne que la majeure partie de la région risque de ne pas voir l'extrême "tribalisme" du PMO central et, donc, d'ignorer ce que ces pays "modernes" ont d'encore-tribal : d'où la pertinence du laboratoire libanais où l'affleurement du toujours-tribal ouvre des pistes pour l'analyse des réalités encore peu transformées qu'un décor modernisé peut dissimuler. Bref, au PMO, la patrie, ce n'est pas l'Etat-nation : pas l'Etat, souvent jeune et friable (cf. § 3) et surtout pas la nation, ensemble intégré dont il n'est pas encore de véritable exemple dans la région

(2) – Des religions

Certes, les religions ne sont pas toujours des forces d'inertie, on ne peut en douter à propos d'une région d'où partit le djihad qui allait conquérir un empire, mais aussi d'une région où les sédiments religieux déposés durant des millénaires par de multiples conquérants survivent aujourd'hui encore, grâce notamment au conservatoire de millet3 que fut l'empire ottoman. En fait, les vertus conquérantes ou pacifiantes dont les religions font preuve sont versatiles : elles ne peuvent être appréciées que dans le complexe social où elles s'inscrivent, à une époque donnée et dans un système mondial (ou dans un sous-ensemble nettement défini de ce système). Ainsi, dans le cas en cours d'examen , il n'est pas douteux que toutes les religions du PMO actuel sont effectivement des forces d'inertie, même quand elles poussent à la révolte ou quand elles participent aux entrechocs régionaux, car la résultante de leurs actions et interactions est d'entretenir le surplace régional.

 La région est émaillée de "villes saintes" dont la plus complexe est Jérusalem revendiquée par trois religions ou, plutôt, par trois faisceaux de religions, car il suffit de déplacer le regard vers Bethléem et sa Basilique de la Nativité pour constater que divers rameaux de la Chrétienté y défendent, becs et ongles, leurs attributs hérités d'époques diverses, "territorialisés" en diverses zones de cette bâtisse ou concrétisés par divers droits et devoirs liturgiques. Et ainsi de suite : une carte détaillant les emprises territoriales des diverses branches vives du PMO religieux serait d'une étonnante complexité.

En Irak, par exemple, dix-sept groupes religieux sont officiellement reconnus, aux côtés des musulmans (dont on schématise la réalité en les déclarant sunnites ou chiites)4. On pourrait détailler tout autant la situation libanaise où, pour l'essentiel, les villes sunnites ont à coexister avec des Druzes, des Maronites, des Chiites, etc. La Syrie voisine ajoute au cocktail régional des Nestoriens. Les Coptes d'Egypte, les Baha'is d'Iran, d'autres encore surchargent ce vaste panorama auquel Israël n'échappe pas, car il entremêle ashkenazes et sépharades avec des Yéménites et des Abyssins (Falachas), sans compter des Russes souvent déjudaïsés.

 Presque partout, les institutions religieuses propres à ces communautés disposent des capacités juridico-judiciaires déjà évoquées à propos du statut familial. Il en va souvent de même pour les musulmans, où les capacités distinctes des autorités sunnites et chiites, voire d'autres sous-groupes, sont officiellement consacrées ou, du moins, tolérées. D'autre façon, la situation est semblable en Israël, tant le rabbinat répugne à s'unifier dans une institution hiérarchisée, alors que la pulvérulence politique entretenue par un scrutin proportionnel sans aucun seuil offre l'occasion d'habiller des "communautés" en partis politiques auxquels le jeu parlementaire offre bien des moyens de pression.

 Les principaux exemples a contrario sont fournis par la Turquie et l'Egypte. Dans le premier de ces pays, les réformes de l'ère Ataturk n'ont pas été toutes rabotées, malgré la montée de partis islamistes, car ceux-ci sont modérés par leurs aspirations pro-européennes. Il en va autrement en Egypte où une loi de 1955 a certes supprimé toutes les juridictions des communautés religieuses, mais où plusieurs systèmes chrétiens (et, un temps, juifs) ont perduré, cependant que, pour les musulmans, aucun Code de la Famille dûment détaillé n'a été substitué à de rares lois fragmentaires, si bien que l'opinion coranique dominante – celle de l'école hanafite adossée à la mosquée Al Azhar – demeure, de fait, la source principale du droit familial.

 Rares sont les Etats où, comme en Arabie séoudite, les traditions wahhabites les plus étroites sont sanctionnées manu militari par une sorte de police des rues et des mœurs aux pouvoirs officiellement consacrés. Mais, sans surévaluer ce triste cas particulier, on est en droit de soutenir que, dans tout le PMO, une mosaïque de quelques centaines (ou milliers ?) de "communautés" religieuses enserre la vie quotidienne des populations dans un réseau plus fin et plus exigeant que celui des Etats, même si, parfois, des réseaux étatiques suffisamment ramifiés doublent ou remplacent ce maillage traditionnel, ce qui est le cas de l'Iran (où le clergé chiite forme un véritable appareil d'Etat) et, d'autre manière, le cas de la Syrie et surtout de l'Irak où les partis baasistes tiennent ou ont tenu ce rôle. Dans tout le PMO, les tribus et les communautés religieuses constituent le cadre social premier, souvent plus influent que les Etats. Les plus réformateurs de ceux-ci n'ont pu briser ces cadres, même en Turquie.

 (3) De la propriété foncière.

 Dans un PMO où les déserts abondent, la propriété foncière n'a d'intérêt que si elle s'applique à des terres suffisamment arrosées ou irriguées, si bien que le partage des eaux naturelles et l'extension des zones qu'elles desservent sont, ici, des problèmes politiques majeurs. Les travaux entrepris par l'Egypte dès le 19è siècle pour élargir le territoire fécondé par le Nil et leur extension après la mise en service du barrage d'Assouan attestent de ce besoin. Ils n'ont pas pu suivre la croissance démographique mais ils ont néanmoins allégé la faim de terres dont ce pays souffre. La Libye s'est, pour sa part, fabriqué un fleuve souterrain, par pompage au voisinage des puits de pétrole,vers 450 mètres de profondeur, d'eaux fossiles conduites par aqueducs jusqu'à leurs sites d'utilisation. Deux autres grands fleuves régionaux ont provoqué des conflits récurrents. En effet, les barrages de retenue construits par la Turquie pour ses besoins propres ont inquiété ou gêné les riverains du Tigre et de l'Euphrate, situés en aval. L'Irak qui reçoit directement le Tigre a dü s'inquiéter, en outre, des prélèvements croissants de la Syrie où l'Euphrate transite longuement. Vers 1974, les efforts – bien distincts – de l'URSS et de l'Arabie ont permis d'utiles transactions entre les trois pays concernés, mais le conflit a rebondi en 1988, si bien que de nouvelles négociations ont été nécessaires. Leurs résultats, menacés par les grande sécheresses, comme celle de 1993, ne peuvent être tenus pour définitifs.

 Les difficultés sont plus graves encore pour les riverains du Jourdain, nonobstant le traité signé dès 1975 entre la Jordanie et Israël pour régler leurs droits respectifs sur ce fleuve. En effet, la Palestine, absente de ce traité, a des revendications à faire valoir vis-à-vis d'Israël qui pompe méthodiquement les nappes phréatiques de l'ex-Palestine mandataire et contrôle toute la rive occidentale du fleuve depuis ses sources du Golan, plateau enlevé à la Syrie en 1973. La solution ne sera sans doute trouvée, au jour hypothétique de la paix, qu'au prix d'un approvisionnement additionnel par désalement de l'eau de mer, selon une technique onéreuse dont l'Arabie et le Quatar font déjà grand usage. Bref, le PMO a de fortes chances d'être l'une des terres d'élection de l'industrie productrice d'eau potable laquelle est promise à un grand développement mondial au cours du 21è siècle.

 S'agissant de la propriété des sols eux-mêmes, les lois turques servent de toile de fond à une évolution qui a été nettement insuffisante. Le Code foncier de 1858 distingait trois types d'appropriation : par des propriétaires privés, par des fondations religieuses et par la puissance publique (y compris les collectivités locales). En 1929, la République turque a importé le Code suisse, ce qui a précisé la nature domaniale des terres publiques, mais il a fallu attendre 1950 pour que le cadastre soit, en principe, généralisé. De 1947 à 1952, une réforme agraire réalisée sans expropriations a redistribué 7,5 % de la superficie agricole. Ensuite, après une loi de 1975 restée sans effet, les distributions ont repris en 1984, mais uniquement pour le partage des terres rendues cultivables par de nouvelles irrigations.

 En Egypte où les deux tiers des terres fertiles étaient possédées par 6 % des propriétaires, la révolution de 1952 a fait voter, dès septembre de cette année-là, la réquisition et la redistribution des domaines de plus de 200 feddans5 – seuil rabaissé à 50 feddans en 1969. Les lots ont été de 2 à 5 feddans par famille, selon la fertilité des sols. Parmi les expulsés figuraient notamment la famille royale, les biens de mainmorte – c'est-à-dire les domaines religieux – et les propriétés des étrangers. Ensuite, les 18.000 ha de terres conquises sur le désert ont été distribuées de même, hormis les 1.300 ha consacrés à l'urbanisation. Ainsi, l'Egypte a étêté une pyramide de propriétaires fonciers dont elle a a élargi la base. En Syrie, une réforme entreprise dès 1958 et consolidée en 1963, malgré la dissolution de la République Arabe Unie a éliminé l'aristocratie dite des "trente familles" et exproprié d'autres propriétaires en imposant aux domaines des limites variables selon les régions. Sur 8 millions d'hectares cultivables, 1,5 millions ont été redistribués, dont 5 % à des coopératives. En Irak, une réforme assez semblable à celle de la Syrie a été effectuée, mais là s'arrête la liste des transformations majeures de la propriété foncière au PMO. Le seul cas qui reste à souligner est celui de l'Iran où une "révolution blanche" déclenchée par le Shah - après que la CIA eût chassé Mossadegh (1953) - comportait une réforme agraire qui menaçait les biens du clergé chiite, lequel ne contribua pas peu à la révolution khomeinyste de 1977.

 Depuis 1983, un Centre régional de réforme agraire est censé assister les administrations nationales, mais il n'a guère eu d'effets pratiques. En fait, la propriété foncière n'a pas été radicalement modifiée depuis les indépendances, dans l'ensemble du PMO. Même en Egypte où la propriété latifondiaire s'est reconstituée sur les meilleures terres, les paysans sans terre restent majoritaires, renforcés, il est vrai, par un surcroît démographique que l'exode rural ne purge pas complétement. Les campagnes demeurent ainsi l'assise d'un mode de production paysan aux effectifs nombreux, mais qui est surclassé (en production et en productivité) par un mode latifondiaire où les travailleurs sont des métayers plus que des fermiers et où les statuts semi-serviles abondent encore. Parmi les propriétaires, les mosquées, églises, confréries et autres institutions cléricales occupent une place souvent importante, l'exception la plus notoire étant celle du rabbinat israëlien, dont les revenus dérivent plutôt du budget étatique et de la diaspora.

 Les campagnes ne suffisent pas pour nourrir des pays souvent contraints à l'importation de produits alimentaires Leur main-d'œuvre inemployée afflue vers les bidonvilles urbains et contribue aux grands courants d'émigration qui entraînent Turcs et Kurdes vers l'Allemagne, tandis qu'Egyptiens, Yéménites, Palestiniens, Jordaniens et Syriens affluent vers toutes les Arabies. A elles seules, la Turquie et l'Egypte approvisionnent un stock permanent d'émigrés qui est, pour chacun de ces deux pays, de l'ordre de 2,5 à 3 millions d'hommes, beaucoup plus que de femmes. Dotées ou non d'époux exilés, ces dernières ne jouissent pas des minces degrés de liberté que procure la vie urbaine. Le village, en effet, redouble les vigilances traditionnelles du groupe familial et de la "communauté" religieuse par ses propres liens, même quand les clans familiaux s'y dressent les uns contre les autres. Peu ou mal réformées, les campagnes du PMO, leurs villages et les domaines qu'elles contiennent encorce participent, assurément, au faisceau des forces d'inertie qui engluent cette région.

 (4) – Du capital marchand

 Plus encore que celui des religions, le classement du capital marchand parmi les forces d'inertie du PMO peut surprendre. Quoi ? ce mode de production propagé par tous les hardis navigateurs-conquérants-pirates qui posèrent les fondations de maints empires de par le monde; qui, d'Alexandrie aux "échelles du Levant", tinrent tête aux marchands génois, vénitiens et autres, tout en étant leurs partenaires commerciaux de longue date; et qui, à l'instar des Omanais parsemèrent les rivages de l'Océan Indien d'émirats aux traces encore vives aujourd'hui; ce mode, donc, serait non point une source d'énergie mais une force d'inertie ? Pour en juger clairement, trois précautions sont requises. La première est d'oublier les durables scories aventureuses, voire belliqueuses du capital marchand et de faire masse de toutes ses capacités économiques et financières, qu'il fonctionne comme mode de production (commerce, banque, navigation, services, etc.) ou comme articulation économique satellisant d'autres activités (artisanale, paysanne, etc.). La deuxième est de ne jamais le confondre avec le capital industriel qui lui fait parfois suite à partir du 18è siècle anglais et qui s'empare tardivement d'une grande partie du commerce et de la finance. La troisième – qui est ici décisive – est de ne pas projeter sur le capital marchand qui fonctionne dans une région et à une époque donnée des traits particuliers qui sont ou furent les siens en d'autres régions ou à d'autres époques. Ici, il ne faut avoir en vue que le capital marchand tel qu'il fonctionne dans le PMO d'aujourd'hui, au sein du système mondial capitaliste de forme nouvelle qui prend vigueur depuis les années 1990, c'est-à-dire depuis l'implosion de l'URS

Dans cette région, on constate la persistance d'un commerce archaïque parsemé de quelques immenses emporia comme ceux de Dubai ou d'Abou Dhabi. Le premier mêle les produits des campagnes à ceux d'un artisanat local souvent subordonné et à un vaste flux d'importations venues, pour l'essentiel, des industries occidentales et japonaises. Le second, celui des paradis marchands, est nourri des produits industriels les plus raffinés, mais tous importés. D'allure traditionnelle dans ses souks ou d'apparence modernisé dans ses emporia, le Bazar prévaut dans le commerce régional.

 Ce capital marchand d'ancien style est habile dans l'art de se subordonner l'artisanat, mais il ne se risque guère dans l'investissement industriel. Il a du goût pour les placements immobiliers et pour l'éventuelle exploitation de "concessions", c'est-à-dire d'agences locales d’industries automobiles ou autres, mais il leur préfère la "sponsorisation" de firmes étrangères qu'il accrédite auprès des autorités locales. A plus modeste échelle, le pullulement des sponsors s'accroît, qu'il s'agisse d'"accueillir" les pélerins à la Mecque, de gérer la main-d'œuvre importée ou de piloter des touristes ignorants des langues et coutumes locales. En matière de banque et de crédit, les succursales des grands établissements internationaux, accourus en masse après les hausses pétrolières de 1973, ne convertissent qu'une faible partie de leurs collectes locales en crédits régionaux, mais accompagnent volontiers leur clientèle vers les placements immobiliers ou boursiers qui sécurisent ses épargnes en Europe ou en Amérique. Par contre, une armée de changeurs, d'usuriers et banques traditionnelles est à la disposition du tout venant des habitants (dotés de revenus monétaires, s'entend) pour satisfaire leurs besoins d'épargne, de change et de crédit, par des moyens qui relèvent du capital marchand d'avant l'expansion capitaliste industrielle, quel que soit le modernisme occasionnel de leurs façades. Les banques centrales de tous les pays du PMO (quand il en existe, ce qui n'est pas le cas partout) ne peuvent avoir une vue très claire de ce que font les banques commerciales de leur ressort, ni les influencer grandement. Aucune n'est "déclarante" à la Banque des Réglements Internationaux qui travaille, depuis Bâle, à la coordination et à la cohérence des systèmes bancaires du monde entier. L'âge bancaire du PMO est encore celui du capital marchand, celui qui régnait partout au début du 19è siècle.

 Dernier aspect du capital marchand à souligner : à la différence de l'investissement industriel et des autres formes avancées du capitalisme qui requièrent toutes de lourdes immobilisations en capital fixe, en stocks de matières et de produits, en locaux dûment agencés et en fonds de roulement, les professions intellectuelles s'exercent avec des moyens beaucoup plus légers. De ce fait, le PMO où l'enseignement supérieur, conforté par de fréquentes études à l'étranger pour les exilés ou les étudiants fortunés, offre aux spécialistes de la santé, du droit, de l'architecture et de quelques autres domaines, des occasions d'exercice libéral qui donnent aux villes concernées une tournure aussi moderne que les éventuelles somptuosités immobilières nées de la rente pétrolière. Mais ces professionnels trouvent rarement, ici, l'occasion de se constituer en sociétés de services de classe internationale ou d'être embauchés par des "multinationales", si bien qu'ils participent, comme bon nombre de leurs collègues occidentaux, d'une catégorie de "marchands de services" où les "professions libérales" peuvent être rejointes par d'autres prestataires de services (artistiques, pédagogiques et autres), laquelle catégorie relève tout bonnement du capital marchand. Qui en douterait réfléchira aux convenances coutumières du conubium, c'est-à-dire des alliances matrimoniales entre familles (dans les limites imposées, ici, par les solidarités de la tribu ou de la communauté).

 Un tableau tout-à-fait complet du capital marchand dans le PMO actuel devrait encore faire place à ses formes les plus archaïques, qui survivent, ici comme en d'autres régions, telle l'Asie du sud-est : piraterie, pillage, enlèvements contre rançon, etc., même si ces formes se laissent surtout apercevoir dans les Etats évanescents comme le Yémen ou temporairement démolis comme l'Irak. Mais point n'est besoin d'insister pour faire reconnaître la force d'inertie du capital marchand : son effet le plus évident est la dramatique sous-industrialisation d'une région où la force de travail potentielle est énorme et où la production de capital investissable est abondante, sans que la région en tire grand bénéfice, hormis quelques splendeurs urbanistiques superfétatoires.

Chacun le sait, l'inertie n'est pas l'immobilité, c'est le mouvement qui se poursuit indéfiniment sur sa lancée. Tel est l'effet du droit traditionnel qui enferme les familles dans un fin réseau de contraintes tribales ou communautaires; l'effet de religions souvent rivales, mais toujours très prégnantes qui sanctifient d'autant plus ce droit qu'elles en sont les sources et les exécutants; l'effet de religions qui, par surcroît, prennent souvent rang parmi les propriétaires majeurs d'un sol traditionnellement riche en paysans sans terre; l'effet, enfin, d'un capital marchand suranné, mais omniprésent et hyperactif, qui répand sur beaucoup de classes et dans tous les Etats, les bienfaits (en produits et en services importés) d'une économie dont il inhibe la modernisation dans presque toute la région. Ces forces qui sont, ailleurs, nettement plus distinctes et souvent combattues ou cantonnées, s'entrecroisent ici et se soutiennent mutuellement, même si c'est à l'insu de leurs acteurs respectifs. Leur système complet ne condamne pas le PMO à une quasi-stagnation indéfiniment renouvelée, car quelques autres forces – de progrès cette fois – peuvent atténuer ou bousculer l'inertie . Mais il y a plus dangereux : c'est que le pilier stabilisateur de tout ce système régional s'effondrera inéluctablement d'ici une ou deux générations, trois au plus, si bien que l'inertie ne sera plus possible. Voilà ce dont il faut maintenant juger.


Notes

 

1- Ed. Flammarion, Paris, 1971

2- Hérodote, n° 108, 1er trim 2003, Le système mondial vu des débuts du 21è siècle par Robert Fossaert

3- Chaque millet est une enclave religieuse protégée par l'Etat.

4- Il s'agît des communautés suivantes : Chaldéens, Assyriens, Anciens Assyriens, Syriaques Orthodoxes, Syriaques Catholiques, Arméniens Orthodoxes, Arméniens Catholiques, Grecs Orthodoxes, Grecs Catholiques, Latins, Evangélistes, Protestants Assyriens, Adventistes, Coptes Orthodoxes, Yazidites, Sabéens et Juifs (ces derniers fort rares, mais arabophones comme tous les Juifs de tradition babylonienne (Official Gazette, n°38, vol 25, 1982, p7).

5- Un feddan vaut 0,4 ha.


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