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L'EUROPE

TABLE DES MATIERES

 

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Inroduction

Première Partie - L'Europe au temps de la guerre froide

(Autrement dit : L'Europe dans le troisième système mondial capitaliste)

(1) - La chaïne américaine.

(2) - La chaîne soviétique.

(3) - Reconstruction ou novation ?

(4) - Capitalisme d'Etat à l'ouest, socialisme d'Etat à l'est.

(5) - La vogue des "communautés" à l'ouest.

(6) - Les bénéfices du communisme.

(7) - L'OTAN s'insatalle.

(8) - L'effondrement du socialisme étatique.

(9) - L'Europe des Etats.

 

Deuxième Partie - L'Europe après la guertre froide

(Autrement dit : L'Europe dans le quatrième système mondial capitaliste)

voir fichier : Euro_2

(10) - La nouvelle donne.

(11) - La jeunesse de l'euro.

(12) - L'OTAN contre l'Europe.

(13) - L'Europe affaiblie par ses élargissements.

(14) - Les inquiétudes de l'Europe vieillissante.

(15) - Les grands Etats européens : 2 + 1 < 3.

(16) - Les carrefours de l'Europe.

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ANNEXES

voir fichier Euro_3

Annexe 1 - La Politique Agricole Commune (PAC)

Annexe 2 - Recherche d'une politique monétaire

Annexe 3 - Sur la géographie des luttes de classes

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LES EUROPES

 

Introduction

 

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Après avoir étudié le Monde sinisé, les Indes, le Proche et Moyen-Orient et l'Amérique latine, j'entreprends l'examen de l'Europe comme sous-ensemble du système mondial actuel, c'est-à-dire comme région surdéterminée par une structure mondiale qui l'enveloppe totalement, quelles que soient les marges d'autonomie qu'elle ait pu conserver ou reconstituer. En effet, les principales puissances d'Europe donnèrent jadis forme à un monde colonial et marchand au sein duquel les deux premiers systèmes mondiaux proprement capitalistes mûrirent du 18è au début du 20è siècle et s'étendirent jusqu'à absorber la planète entière. Ces mêmes puissances impériales et impérialistes se sont déchirées durant la première moitié du 20è siècle à tel point que l'Europe s'est retrouvée en position subordonnée dans les deux systèmes mondiaux qui se sont ensuite formés avant la fin de ce même 20è siècle.

Le repérage spatio-temporel des structures mondiales auxquelles je viens de faire allusion est justifié par divers textes consultables sur le présent site1 mais pour bien discerner la région dite Europe dans le système mondial actuel, il convient d'en répéter quelques arguments. En effet, les critères qui ont déjà permis de singulariser chacune des grandes régions du monde actuel valent également dans son cas.

A vrai dire, le premier de ces critères, celui des barrières géographiques qui empêchent l'interaction illimitée des sociétés qu'elles séparent, n'a ici qu'une valeur réduite. L'Atlantique sépare bien les peuples européens de leurs contemporains américains, mais la Méditerranée est une limite beaucoup plus poreuse, puisqu'au fil de l'histoire maints empires se sont durablement installés sur ses deux rivages. Ici, la géographie ne vaut que par le renfort d'Etats efficaces, contrôlant les flux humains qui peuvent traverser cette "mer du milieu des terres". De fait, la limite sud de l'Europe coïncide présentement avec la Méditerranée, mais à l'avenir elle pourrait fluctuer autant qu'elle le fit en maints siècles passés. Il en va de même pour sa limite orientale, car l'immense extraversion asiatique de la Russie rend illusoire la ligne imaginaire souvent tracée de l'Oural (montagne et fleuve) à la Caspienne et au Caucase (ou aux plateaux irano-turcs). Bref, la délimitation spatiale de l'Europe est mal inscrite sur le terrain. Aujourd'hui comme hier, elle se joue principalement du fait des sociétés tenues pour bordurières par les puissances européennes prédominantes.

Par contre, les quatre critères suivants ont une valeur discriminante plus affirmée. L'un concerne le climat démographique qui résulte ici - comme en Amérique du nord - d'une croissance très ralentie, si bien que contrairement au reste du monde où les populations continuent de s'enfler rapidement et, donc, de rajeunir leur âge moyen, le vieillissement est de règle en Europe. Un autre critère spécifie le climat économique pour une région où la richesse et la vitesse acquises masquent encore les effets durables d'une production désormais ralentie. Autrement dit, l'Europe qui fut naguère grande exportatrice d'hommes devient de plus en plus petite démographiquement et, sans bien s'en rendre compte, elle est déjà engagée économiquement sur une même pente.

Faut-il imputer à ces pertes d'élan l'assagissement politique de l'Europe ou faut-il inscrire cet apaisement au crédit des puissances externes et locales qui ont transformé ce quartier du monde depuis un bon demi-siècle ? Ce point devra être débattu fort attentivement, mais il n'est pas douteux que, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l'Europe a joui d'un climat politique pacifié qui se prolonge, nonobstant les spasmes guerriers de l'ex-Yougoslavie, ce qui contraste fort heureusement avec les troubles dont souffrent maintes autres régions. Dans ce contexte, les richesses, savoirs et savoir-faire accumulés par les peuples d'Europe sont, certes, d'une grande variété, mais ils n'en ont pas moins déposé, comme sédiment commun, une civilisation qui les apparente durablement, d'autant que la facilité des contacts et communications offre, dans le monde présent, maintes occasions d'en ressentir la singularité. Ainsi l'Europe jouit d'un climat idéologique (ou culturel : c'est pour moi la même chose) qui lui est tout à fait propre, nonobstant ses parentés avec les climats qui règnent chez les "enfants de l"Europe" transplantés aux temps de la colonisation2.

Au total, donc, l'Europe d'aujourd'hui est cet ensemble de sociétés qui baignent - à quelques variantes près - dans un même climat démographique, économique, politique et culturel bien distinct de celui des autres régions du monde. La délimitation spatiale de cette région attractive se joue pour l'essentiel dans la reconnaissance politique de cette communauté "climatique". Qu'ils soient marocains, turcs ou ukrainiens, les peuples chez lesquels se manifestent des envies de "rejoindre l'Europe" doivent se soumettre, à ce titre, au jugement des Etats européens et de l'Union où ceux-ci ont commencé de se rassembler.

Il faudra aussi périodiser correctement l'histoire du sous-ensemble européen, puisqu'aussi bien le système mondial actuel inclut et mondialise une Europe qui put se croire, naguère encore, la maîtresse du monde. L'illusion d'optique à éviter date des siècles impérialistes où l'Europe découvrait un "Nouveau Monde", s'entichait de la Chine ou de l'Inde, puis découpait en colonies, protectorats et zones d'influence la planète entière ou peu s'en faut. Alors, l'Europe avait quelques raisons de se croire au centre du monde et d'en scander l'histoire selon les effets des guerres et des révolutions dont elle était la matrice, mais cette époque est dépassée, irrémédiablement morte. Si bien que les temporalités propres à l'actuel système mondial s'imposent en toutes régions, y compris dans une Europe qui devient "semi-périphérique". Cette position est acquise depuis qu'à l'issue de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis et l'URSS ont rapidement polarisé le monde entier, ce qui a donné forme au troisième système mondial capitaliste, celui de la "guerre froide". Ensuite, elle a été déplacée, mais confirmée, après que l'implosion de l'URSS et la dispersion de ses dépendances politico-culturelles eût permis aux Etats-Unis d'acquérir une prépondérance incontestable (sinon incontestée) dans le quatrième système mondial capitaliste, encore en vigueur aujourd'hui.

Or il se trouve que durant la première de ces deux périodes, celle qui a duré des années 1945-50 aux années 1988-90, la région européenne a été l'un des terrains d'élection de la guerre froide. Non le seul, mais celui où la transformation des structures régionales a été le plus profondément marquée par cette "guerre" d'un genre nouveau. Il faudra donc revenir sur cette période pour bien comprendre ce qu'est l'Europe actuelle et pour juger des transformations qui continuent de s'y opérer sur les lancées déjà prises ou du fait d'inflexions nouvelles à bien identifier. Ainsi donc, ma recherche sur l'Europe en tant que sous-ensemble du système mondial va se partager entre le temps de la guerre froide et celui de l'après-guerre froide, non sans prêter attention au devenir de l'espace européen de l'une à l'autre de ces périodes.

 

 

 

 

 

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Première Partie

L'EUROPE AU TEMPS DE LA GUERRE FROIDE

(autrement dit : L'Europe dans le troisième système mondial capitaliste)

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La capitulation allemande de mai 1945 consacra la victoire de l'URSS et des Etats-Unis, soutenus par de rares Etats européens, au premier rang desquels figurait la Grande-Bretagne. Cette victoire fut partout célébrée dans les ruines d'une Europe dont les industries, les villes, les ports et les chemins de fer étaient plus qu'à demi détruits, à moins qu'ils n'aient été usés jusqu’à la corde par l'occupant allemand et ses alliés. Les agricultures européennes, non libérées des réquisitions de guerre, étaient moins atteintes, mais manquaient souvent de cheptel, de matériel, d'engrais ou de semences. Bref, l'élan des populations ne suffirait pas de sitôt à normaliser la situation, d'autant qu'il fut canalisé dans des voies très différentes par les deux principaux vainqueurs. Qui plus est les stratégies que ceux-ci poursuivirent pour soumettre l'Europe à leurs "chaînes" respectives furent fort contrastées, étant bien entendu que la nature exacte de ces "chaînes" devra être explicitée à mesure que leurs effets permettront d'en juger. Mais, d'entrée de jeu, je dois souligner que ces "chaînes" ne sont pas des concepts précis, ce sont simplement des métaphores, d'ailleurs polyvalentes. Elles "enchaînèrent" certes les pays, mais elles offrirent aussi à ceux-ci des axes autour desquels ils purent tramer leurs politiques propres. Nouvelles dépendances et nouveau tissu de relations internationales, telles sont les deux significations principales que ces métaphores entendent suggérer.

Les deux chaînes se formèrent presque simultanément. Leur premier effet fut de départager l'Europe de l'Ouest et l'Europe de l'Est, la première incluant le nord, jusqu'à la Finlande et la seconde intégrant toute la péninsue balkanique. En 1948, ce partage s'achèva, par abandon des guerrillas grecques et par le "coup de Prague". N'en déplaise aux géographes, la Grèce fut rangée à l'Ouest et la Tchécoslovaquie à l'Est. En fait, les deux chaînes révèlèrent vite leur caractère principalement militaire.

 

 

 

( 1) - La chaîne américaine.

A ses débuts, la chaîne américaine sembla tirer son caractère militaire des accords de Yalta où furent dessinées les zones d'occupation de l'Allemagne et de l'Autriche, y compris Berlin et Vienne dotés d'un zonage propre et les "taux d'influence" des Russes et des Alliés anglo-américains en Pologne et Hongrie, comme dans les Balkans. Les "zones" furent effectivement occupées3 , mais les "taux" furent rapidement ignorés par l'URSS dont les armées (ou celles de ses alliés) étaient seules présentes dans tous les pays concernés, sauf en Grèce où la Grande-Bretagne intervint manu militari. Les Etats-Unis jouèrent également le rôle principal dans les AMGOT4 ou gouvernements provisoires des Territoires occupés. Ces embryons préfigurant les "zones" façon Yalta se fondirent par étapes dans ce qui deviendra la République Fédérale d'Allemagne (RFA) et disparurent de l'Autriche dès son traité de paix (1955) alors qu'en Italie l'AMGOT5 s'effaça dès 1945 et qu'en France il fut court-circuité par les représentants de la "France Libre".

Dans ce contexte, l'aspect militaire de la chaîne américaine sembla bientôt s'estomper. Le relais fut pris par une aide en vivres, en crédits et en fournitures diverses, distribués d'autorité ou négociés au coup par coup. Ce régime généreux, mais cahotique et parfois arbitraire - selon la tenue politique des pays d'Europe de l'Ouest et les humeurs de l'Administration washingtonienne - fut relayé en 1947 par le plan Marshal qui proposa de remplacer ces palliatifs par une aide globale et pluri-annuelle administrée par un organisme ad hoc Après ratification parlementaire, ce projet devint loi et fut appliqué de 1948 à 1951 par une agence américaine dite European Recovery Program (ERP). Dès 1947, les pays ayant accepté l'offre américaine6 se concertèrent avec les Etas-Unis (et le Canada) dans une Organisation Européenne de Coopération Economique7 (OECE) pour aider l'ERP à décider des quotités par pays des crédits apportés et de leur emploi.

Le militaire refit surface, dès 1948, par la signature du Pacte de l'Atlantique Nord qui entra en vigueur l'année suivante. Cette alliance présentée comme le bouclier de l'Europe libre contre la menace soviétique prit, dès 1949, la forme d'une Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN ou en anglais NATO), c'est-à-dire d'une armée intégrant les forces terrestres, navales et aériennes de tous ses membres, sous un commandement permanent dont la direction suprême revint aux Etats-Unis. En fait une partie des forces de certains pays restèrent hors OTAN, parce quelles avaient à s'employer hors l'Europe - comme le gros des troupes américaines ou les armées des puissances encore coloniales, telle la France. Inscrits dans l'organigramme du Pentagone, de façon d'abord discrète, les deux commandements "suprêmes" de l'OTAN furent toujours placés sous l'autorité d'un général américain pour le SACEUR ou d'un amiral américain pour le SACLANT8 auxquels furent adjoints, dans toute la pyramide des commandements régionaux, des états-majors et des installations et services d'appui, une armée d'officiers et de généraux où tous les Etats alliés participèrent selon une savante gradation diplomatique.

Ainsi formalisée pour vingt ans, selon un Pacte qui sera renouvelé en 1969, puis transformé dans des conditions que l'on retrouvera, la chaîne américaine ne se réduisit pas à son seul appareil militaire. Quand l’OECE eut achevé sa mission première, en appui du plan Marshall, elle ne tarda pas à être transformée (1952) en une Organisation pour la Coopération et le Développement Economique (OCDE) qui prit l'allure d'un club inter-étatique où l'on coordonnait les informations statistiques des uns et des autres et où l'on portait, chaque année, un jugement collectif sur la politique économique de chacun des Etats. En outre, la charte fondatrice de l'OCDE fixa clairement les objectifs à moyen et long terme assignés à tous les ex-bénéficiaires de l'aide Marshall : abaisser les barrières douanières, promouvoir le libre-échange et favoriser les paiements multilatéraux c'est-à-dire la libre convertibilité des monnaies les unes dans les autres, ce pourquoi une Union Européenne de Paiements (UEP) fut créée en 1950 . Ce clearing inter-étatique permettait d’"économiser" les dollars alors peu abondants dans les réserves de change des banques centrales. Mais, pour la grande joie des banques commerciales, l’UEP fut dissoute par l'OCDE dès 1958.

A ces missions nullement bénignes, l'OCDE adjoignit, au fil des ans, quelques fonctions qui enrichirent considérablement la chaîne américaine. L'une fut la gestion, en coopération avec l'OTAN, d'un Coordinating Committee (COCOM) qui traqua les transactions jugées dangereuses avec l'URSS et ses alliés. L'autre fut d'héberger, à partir de 1974, une Agence Internationale de l'Energie (AIE) destinée à contrer l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) qui avait pris en 1973 l'initiative d'une forte hausse des prix qu'elle renforça d'ailleurs en 1975

D'autres embranchements de la chaîne américaine pourraient encore être explorés, notamment ceux qui concernent les écoutes téléphoniques et les observations satellitaires, les activités souterraines de certains services mobilisés contre divers "périls rouges" ou les subventions arrosant parfois les partis et les syndicats bien-pensants. Mais pour en compte, il faudrait démêler les rapports complexes entre la Présidence des Etats-Unis, le Pentagone, le State Department (c’est-à-dire les Affaires étrangères) et les services plus ou rendre moins coordonnés par la CIA, ce qui nous éloignerait par trop de l’Europe où les influx de ces divers centres de pouvoir ont circulé via la chaîne américaine, comme par d’autres voies plus traditionnelles, celles de la diplomatie notamment. Point n'est besoin d'y venir, pour conclure que la chaîne américaine, mise en place dès les années 1945-50, a profondément marqué la vie politique et l'organisation de l'Europe de l'Ouest, sauf à juger plus loin de son évolution après 1990.

 

(2) - La chaïne soviétique.

 

La chaîne soviétique est un peu plus ancienne que la chaîne américaine. Par certains côtés, en effet, elle a été expérimentée dans les grosses sections de l’Internationale Communiste pour ce qui est des partis ne détenant pas le pouvoir d’Etat et elle a trouvé une brève application dans les Etats baltes annexés par l’URSS de 1939 à 1941. Toutefois son plein déploiement européen ne commença qu’en 1944-45, à mesure que les armées soviétiques progressèrent vers l’ouest. Consolidée vaille que vaille jusqu’à la fin des années 1960, cette chaîne se dégrada ensuite et s’évanouit finalement en 1989-90. Elle fut politique autant que militaire, car le parti communiste qui devint le principal appareil d’Etat dans les pays de type soviétique eût pour rôle majeur, au centre comme dans les plus lointaines périphéries, de coordonner tous les autres appareils, y compris l’armée et la police. De nombreuses fonctions qui relevaient de la société civile*9 plus que de l’Etat dans toute l’Europe de l’Ouest, furent également placées sous son contrôle (industries, commerces, édition, presse, etc.). Non sans perturbations, la tutelle exercée par l’URSS sur l’Europe de l’Est lui imposa ce même système et s’efforça de soumettre le parti communiste local au contrôle de son " grand frère " soviétique. Elle se heurta toutefois à de multiples difficultés, depuis la crise yougoslave de 1948 jusqu'au "printemps de Prague" de 1968, puis jusqu'à la débandade finale de 1989-90. Le contrôle soviétique fut plus fragile encore à l’égard des partis communistes d’Europe de l’Ouest. Dès 1947-48, la plupart de ces partis étaient déjà quasiment résorbés, si bien que l’URSS ne garda d’influence que sur le cecle dirigeant de certains d’entre eux . Les principaux exemples furent ceux de la France et surtout de l’Italie où les partis communistes demeurèrent fortement implantés dans les masses populaires et largement représentés dans les Parlements nationaux et les assemblées électives locales. Mais le contrôle soviétique, parfois contesté dans les cerles dirigeants et, plus encore, chez les cadres moyens de ces derniers partis, se réduisit pratiquement à une pure influence idéologique dans la foule des adhérents et sympatisants, foule que chacune des scansions de l’histoire soviétique amenuisa peu à peu. Très sensibles dans les comportements électoraux, ces réticences se firent sentir plus durement encore dans les syndicats et les associations que des militants communistes animaient.

Dès 1956, le militaire l’emporta nettement sur le politique dans toute l’Europe de l‘Est, après la crise polonaise et la révolution hongroise que l’URSS maîtrisa à grand peine. Ainsi, le pacte de Varsovie qui avait formalisé en 1955, l’alliance militaire dirigée par l’URSS "en réponse" à l’OTAN se chargea également de consolider le "camp socialiste". Ni le Kominform, officialisé derechef en 1947 pour coordonner l’action des partis communistes de l’Est et de l’Ouest – mais qui souffrit dès 1948 de la "dissidence" yougoslave – ni le Comecon installé en 1949 pour stimuler la coopération des économies planifiées de l’Est n’avaient pu cimenter le "camp du socialisme et de la paix". Pourtant, la coopération économique progressa cahin caha. La zone soviétique d’Allemagne, convertie en République Démocratique Allemande (RDA) en 1955, la Hongrie, autorisée à assouplir sa planification à partir de 1957 et la Pologne qui fut dispensée de collectivisation agricole prirent peu à peu du poids dans le Comecon où leur produit par tête ne tarda pas à dépasser celui de l’URSS. L’Europe de l’Est cessa d’être un pur repoussoir, ce qui rendit aux partis communistes de l’Ouest un peu de la crédibilité que l’héroïsme soviétique leur avait donnée en 1943-45. Mais, dès 1968, le " printemps de Prague " interrompu par les armées du pacte de Varsovie fit perdre l’influence regagnée. La chaîne soviétique survécut pourtant, dans l’Europe aux frontières sanctifiées par le traité d’Helsinki (1975), malgré les tensions suscitées par le surarmement réciproque, activé par Reagan et qui épuisa les économies de l’Est. Quand Gorbatchev accéda au pouvoir en 1985, après le long règne de Brejnev et de ses successeurs octogénaires, il était trop tard : l’Europe de l’Est échappa au contrôle soviétique quatre ans plus tard et l’URSS elle-même ne survécut que deux petites années à l’effondrement du "mur de Berlin".

La chronique événementielle qui vient de décrire sommairement l’installation et le déclin de la chaîne soviétique ne doit pas conduire à sous-estimer son action profonde et durable en Europe de l’Ouest. Conjointement avec la chaîne américaine et en usant, elle aussi, d'agents spéciaux, de subventions occultes et de flots de propagande, elle a inscrit la guerre froide dans tout l’espace européen, dans la vie économique, politique et culturelle de tous les peuples européens coincés entre deux puissances suréquipées en armements, nucléaires ou non, installés pour partie, de façon manifeste ou sournoise, dans la plupart des territoires de l’Est comme de l’Ouest. Il n’est donc pas surprenant que les péripéties politiques des deux puissances prédominantes et de leurs alliés, affidés et satellites respectifs aient pesé lourdement sur les deux parties de l’Europe disjointe. Encore faut-il examiner les réactions des divers pays de ces deux Europes pour bien apercevoir les novations qu’ils ont opérées sous cette double contrainte. L’Europe épuisée de 1945 a fait place à une Europe très différente de celle d’avant 1914 ou d’avant 1939. Les changements qui se sont tissés entre les deux chaînes de la guerre froide ont profondément modifié les structures sociales européennes. Si bien que le nouveau système mondial qui est né – pour une part essentielle, mais non exclusive – du fait de l’implosion du "camp socialiste" puis de l’URSS n’a pas refermé une sorte de parenthèse historique, mais a eu pour tremplin l’Europe refaçonnée durant la guerre froide. C'est dire que le système actuel ne serait pas compréhensible sans un examen détaillé des effets structurels que les quarante-cinq ans de guerre froide ont produits au sein de l'Europe.

 

(3) - Reconstruction ou novation ?

En Europe, la riche Suisse, la Suède déjà social-démocrate et le pauvre Portugal échappèrent seuls aux dommages physiques de la guerre. Partout ailleurs, on entreprit de reconstruire les usines, les ports et les ponts, les principales voies ferrées ou routières et même les habitations, encore qu'en ce dernier domaine le provisoire fut durable. Mais les pays aux populations bousculées et aux frontières retaillées furent les premiers à douter s'il s'agissait bien d'une recontruction. La Pologne, soumise en 1939 à son quatrième partage historique, se retrouva, en 1945, déplacée de 100 à 200 km vers l'ouest, abandonnant à l'URSS l'essentiel de ses marches orientales, mais gagnant sur l'Allemagne, jusqu'à la "ligne Oder-Neisse". L'Allemagne, ainsi rapetissée, perdit également l'Autriche et les Sudètes anschlussées en 1938 et le "protectorat de Bohème-Moravie" occupé en 193910 . Ailleurs, les rectifications de frontières furent rares et souvent mineures, mais d'autres causes gonflèrent les populations déplacées : celles qui fuirent le nazisme dès avant 1939 ou le communisme tant que le "rideau de fer" ne fut pas établi et celles qui furent portées par d'autres courants vers l'Ouest ou vers Israël, etc. Le tout s'opéra tandis que les camps de prisonniers et de déportés se vidèrent rapidement en Allemagne et plus tardivement en URSS. De leur côté, les camps "provisoires" pour les personnes déplacées par les faits de guerre ou délogées par les changements de statut de leurs cantons d'origine furent maintenus en activité pendant près d'une décennie parfois. L'Allemagne qui avait mis en branle dès 1938 cet énorme brassage d'individus, de familles et de peuples entiers fut payée de retour à partir de 1945 et fut donc le principal dépotoir des reflux contraints. En simplifiant les évaluations que les sources allemandes exagérèrent peut-être, on peut résumer ainsi leurs données pour les années 1944-1952.11

 

VERS LA POLOGNE : Reflux depuis l'URSS, y compris les pays baltes, l'ex-Pologne orientale et d'autres régions.

 

environ 5 millions

 

VERS L'ALLEMAGNE 0CCIDENTALE : Reflux depuis les mêmes provenances.

 

environ 5,33 millions

 

VERS L'ALLEMAGNE OCCIDENTALE : Reflux d'Allemagne de l'Est, des Sudètes, du reste de la Tchécoslovaquie et des Balkans.

 

 

environ 5,35 millions

L'Europe centrale vécut ainsi, jusqu'aux années 1950, une reconstruction mêlée à un énorme déménagement de familles dispersées ou désunies et au retour à la vie civile de millions de soldats et d'officiers, etc. Pour la seule Allemagne de l'ouest, les 10 à 11 millions de "réfugiés" dénombrés ci-avant, durent se fondre dans une population qu'ils portèrent à 50 millions environ, d'où un chômage massif qui mit plus de dix ans à se résorber. Dans l'Europe orientale, bientôt figée sous le contrôle soviétique, les populations furent, elles aussi, très secouées et, par surcroît, une grande partie de l'équipement industriel fut déménagée vers l'URSS, au titre des réparations de guerre, alors qu'à l'Ouest, de telles réparations furent rares, si l'on excepte la Sarre, prise en gage par la France.

A ce refaçonnage partiel des frontières et au tourbillon général des populations, les puissances européennes concernées auraient volontiers adjoint un rétablissement de leurs empires coloniaux souvent distendus par la guerre, mais dès 1947-49, la vague mondiale, partie des Indes et d'Indonésie, balaya leurs colonies, malgré l'entêtement de quelques gouvernements : le belge et le français ne décrochèrent qu'en 1962 de "leur" Congo ou de "leur" Algérie, le Portugal clôturant cette retraite en 1974 seulement.

Populations, frontières, zones d'influence, empires : tous ces changements qui bouleversèrent le paysage et le rêve impérial de l'Europe s'accomplirent, pour l'essentiel, durant les années de reconstruction physique du capital fixe industriel, immobilier, urbain et territorial que la guerre avait ruîné. Mais elles ne furent pas perçues comme les premiers indices d'une réorganisation radicale. Du traité de Vienne (1815) à celui de Versailles (1920) l'Europe avait constaté que ses guerres conduisaient à de nouvelles donnes entre Etats. En outre, la guerre de1914-18 lui avait fait découvrir que les combats des armées industrielles imposaient de longues et onéreuses reconstructions, tandis que leur durée et leur mortalité bouleversaient les esprits autant que les monnaies et les moeurs. On y vécut donc les années d'après 1945 comme un déjà vu, compliqué par la suprématie (supposée temporaire) de la Russie au communisme étrange et des Etats-Unis une nouvelle fois débarqués de ce côté-ci de l'Atlantique. Quant aux turbulences des empires coloniaux, elles ne retinrent pas l'attention de gouvernants et de peuples encore myopes et distraits, à de rares exceptions près.

Cette illusion d'optique - qui se dissipera peu à peu, au cours des décennies suivantes - empêcha les peuples et beaucoup de gouvernants d'entrevoir la portée de quelques novations pourtant majeures. Que le plan Marshall soit la générosité d'un Etat réamorçant une clientèle européenne qui stimulerait le chiffre d'affaires de ses marchands fut vite évident. Que la crainte de "perdre l'Europe" - alors que les Etats-Unis étaient en train de "perdre la Chine" au bénéfice du "communisme international" - ait été une motivation majeure de leurs états-majors politiques et militaires fut tout aussi évident. Et que, dans les pays où la propagande communiste demeurait vivace, on ait compris que le plan Marshall portait en germe une soumission durable de l'Europe à la tutelle américaine, devint évident, bien au delà de l'opinion influencée par cette propagande. Mais certaines autres potentialités ouvertes par l'aide Marshall demeurèrent souvent inaperçues.

Cette aide transféra chaque année, de 1948 à 1951, environ 1% du PIB américain (soit 19 milliards de $ de l'époque par an)12 vers les seize pays européens qui purent les utiliser - principalement en achats aux Etats-Unis - en produits alimentaires de première nécessité, en pétrole et en équipements industriels, le tout selon le mécanisme déjà décrit (n°1). Une partie de l'aide, variable selon les Etats, fut également consacrée au redressement des finances publiques ou à la stabilisation des taux de change, ce dernier cas étant, notamment, celui de la Grande-Bretagne qui dut dévaluer massivement sa £ en 1948. Au total, les Etats reçurent l'équivalent de 2,5 % de leurs revenus nationaux cumulés de cette la période 1948-51 : de quoi augmenter d'environ un point leur taux d'investissement. Mais les fonds Marshall ne furent pas donnés aux entreprises importatrices des produits aidés, ils leur furent prêtés (en monnaie nationale) pour des durées et à des taux convenus avec l'OECE, si bien qu'ils furent remboursés aux organismes prêteurs, mis en place par les gouvernements bénéficiaires13 et prêtés derechef, toujours sous contrôle américain. Comme le souligne Duisenberg, pour chaque dollar d'aide Marshall, les Etats-Unis contrôlèrent deux dollars de ressources effectives. Ensuite, les circuits nés de l'aide Marshall se perdirent finalement dans le budget général des Etats ou, parfois, dans leurs banques publiques d'investissement. A juste titre, Duisenberg souligne que la principale innovation institutionnelle dûe au plan Marshall fut la création de l'Union Européenne de Paiements (évoquée au n°1), car, malgré son abolition formelle en 1958, cette novation fut prolongée par les divers Systèmes Monétaires Européens qui débouchèrent finalement sur la création de l'euro (voir annexe n°2).

Tandis que le plan Marshall suivait son cours, le plan proposé par Monnet en 1950 aboutit, l'année suivante à la formation d'une Communauté Economique pour le Charbon et l'Acier (CECA) qui assembla avec l'Allemagne14et la France, le Benelux et l'Italie. Cette CECA coordonna les activités des industries minières et sidérurgiques de six des pays bénéficiaires de l'aide Marshall. La coopération des Krupp et des de Wendel avec leurs principaux homologues d'Europe occidentale (hormis la Grande-Bretagne) remplaça fort heureusement les ex-cartels nationaux de "marchands de canon" de sombre réputation et permit un développement rapide des industries de base - et même, dans le cas de l'Italie, l'expansion d'industries jusqu'alors peu développées qui allaient rapidement devenir des compétiteurs efficaces. Puis, en 1952, une Agence Européenne de Productivité, logée dans l'OECE et financée par les Etats-Unis organisa les voyages d'étude en Amérique de milliers de spécialistes et de centaines de fermiers, en provenance de quinze pays. L'avenir de ces deux institutions fut très contrasté. L'apostolat productiviste dura peu d'années, tandis que la CECA devint le prototype d'une Communauté Economique Européenne formalisée par le traité de Rome en 1957 et promise à un large avenir.

 

(4) - Capitalisme d'Etat à l'ouest, socialisme d'Etat à l'est.

Plan Marshall, plan Monnet, CECA : à l'arrière-plan de ces institutions et de leurs premières excroissances, on aperçoit une spécificité europénne qui fut un temps masquée par les traits communs à toutes les "économies de guerre", mais dont les Etats-Unis se défirent rapidement (sauf en matière nucléaire) pour rétablir en tous domaines la prééminence du mode de production capitaliste* dans sa version monopoliste*. C'est que le capitalisme d'Etat* qui avait plus ou moins survécu à la guerrre de 1914-18 fut fortement relancé dès les années 1930 et plus encore durant la seconde guerre mondiale et ce en ses deux formes, d'ailleurs liées : comme mode de production* et comme articulation économique* (c'est-à-dire comme système de politique économique). Cette relance s'accéléra, après le conflit, par l'effet des nationalisations industrielles et bancaires qui furent fréquentes en Grande-Bretagne, comme en France, en Italie, en Allemagne ou en Autriche, etc.15, mais aussi par des créations nouvelles dans l'industrie (nucléaire, aéronautique, etc) et dans les services publics (en matière de santé, de sécurité sociale, de transports collectifs, d'habitat, etc). Pour coordonner et impulser ces ensembles souvent vastes, plusieurs gouvernements établirent des agences ad hoc - tel le Commissariat Général du Plan dont le premier dirigeant fut, en France, Jean Monnet. En Hollande, le Central Plan Bureau enrichi par la très longue expérience du Waterstaat16, fut, avec Tinbergen, le terreau de Comptabilités économiques nationales semblables à celles que l'Angleterre mit au point (Stone et Mead), tout comme la France (Gruson) et à celles que réalisèrent aux Etats-Unis des émigrés russes (Kuznets, Léontieff), ex-employés du Gosplan soviétique des premières années 1920. Les économies ouest-européennes arrosées par l'aide Marshall, mais surtout fécondées par le mariage d'un capitalisme privé en pleine reconstruction et d'un capitalisme d'Etat, alors florissant, se révélèrent perméables aux politiques économiques d'inspiration keynésienne et aux politiques sociales concrétisant les perspectives généreuses du Plan Beveridge, même si les gouvernements, souvent garnis de politiciens "d'avant-guerre", demeuraient encore ignorants de ces novations théoriques. Ainsi, au moment même où la chaîne américaine commençait à prendre forme, un clivage politique s'esquissait entre l'Europe et les Etats-Unis, en matière économique et sociale.

Par contre, la rude mise en place de la chaîne soviétique eut pour premier effet d'assujettir les Etats d'Europe orientale à d'étroits contrôles. Victorieuse et dotée d'une puissante industrie lourde, tournée principalement vers des fins militaires, l'URSS tarda pourtant à se remettre de la guerre. Son territoire européen avait été ravagé, son immense armée laissa maints contingents dans les "zones" que Yalta lui avait reconnues, la démobilisation du reste et surtout celle des prisonniers de guerre rescapés des camps allemands s'opéra sous un filtrage policier qui en conduisit une fraction substantielle vers les camps du Goulag, cependant que les peuples, caucasiens ou autres, que les vigilances staliniennes avaient expulsés vers l'Asie y furent maintenus et que de vastes contingents russes ou d'autres nationalités furent transférés vers l'ouest biélorusse, polonais, balte et allemand.17 Qui plus est, l'URSS aux structures économiques et politiques encore mal stabilisées avant l'agression allemande de 1941, subit ensuite d'énormes chambardements dûs à ses défaites initiales et à ses priorités politico-militaires d'après la victoire de Stalingrad (1943), si bien que la "reconstruction" de l'Europe orientale fut enveloppée dans celle de son nouveau tuteur, sans bénéficier, comme celle de l'Ouest, d'une quelconque aide américaine ou autre.18 C'est dans cette perspective que s'inscrivirent les démontages d'usines - déjà notés - ainsi que les créations de firmes soviéto-hongroises (et autres) imposées aux pays soumis au contrôle russe, pour exploiter les ressources minières et industrielles déclarées prioritaires pour la reconstruction de l'économie socialiste, localement et, surtout, en URSS même. Cette forme de "coopération" s'étendit à mesure que les partis traditionnels reconstitués furent évincés des gouvernements nationaux, en Europe de l'Est, mais elle ne persista pas très longtemps. Elle disparut de la Yougoslavie dès 1948, quand ce pays s'émancipa de la tutelle russe, puis fut remplacée par les formes plus variées que la création du Comecon (1949) permit de mettre en place.19

Peu à peu, la coordination des planifications nationales et la coopération internationale que le Comecon organisa, produisirent quelques résultats positifs, mais dans les limites propres au "modèle soviétique"20. Les assouplissements qui suivirent la mort de Staline (1953) et, plus encore, la crise polonaise et la révolte hongroise de 1956 eurent quelques résultats positifs, au point que les performances de ces deux pays, comme celles de l'Allemagne de l'est et de la Tchécoslovaquie dépassèrent les progrés de l'URSS, nonobstant les priorités qui favorisaient ces derniers. Mais cet effet ne gagna guère les républiques balkaniques et il fut continuellement surclassé par les performances économiques de l'Europe occidentale.

A l'est comme à l'ouest, les années de "reconstruction" ne reconstruisirent pas les sociétés et les Etats d'avant-guerre. Par delà les effets dûs aux redécoupages territoriaux et aux transferts de populations, des novations économiques majeures s'inscrivirent dans les structures économiques (poussées variées du capitalisme d'Etat* à l'ouest et imposition uniformisante d'un socialisme étatique* à l'est), s'esquissèrent dans les structures politiques* (surtout à l'ouest) et bouleversèrent les structures idéologiques* (principalement à l'est, mais d'une façon que l'avenir révèlera précaire).

 

(5) - La vogue des "communautés" à l'ouest.

Peu après la CECA (n°3), deux nouvelles entités coopératives furent établies en Europe occidentale. La première fut le Centre Européen pour la Recherche Nucléaire (CERN) qui associa un nombre croissant d'Etats, y compris la Grande-Bretagne et la Suisse et qui reçut, en outre, des scientifiques américains et d'autres régions extra-européennes, quand sa notoriété fut bien établie. En effet, le CERN de dota d'un énorme accélérateur de particules, vaste anneau de près de 9 km de diamètre, enterré sous les territoires suisse et français, qui servit de laboratoire de recherche en physique fondamentale. Son activité s'est poursuivie sans discontinuer, au prix de modernisations parfois plus onéreuses que l'installation initiale, le partage de ces coûts exorbitants étant la motivation principale des Etats associés.

L'autre entité, couramment dénommée EURATOM, était officiellement désignée comme Communauté Européenne de l'Energie Atomique. Elle vit le jour en 1957, après avoir surmonté une difficulté de principe : la France souhaitait poursuivre ses recherches militaires - qui allaient aboutir. à l'explosion d'une première bombe nucléaire, trois ans plus tard, alors que ses cinq partenaires (les mêmes que dans la CECA) voulaient s'en tenir aux utilisations civiles de l'énergie nucléaire. La France eût gain de cause, malgré les réticences américaine et anglaise. La Grande-Bretagne - dont la 1ère bombe A, construite avec l'aide des Etats-Unis avait explosé dès 1952 - excipa de ce choix, comme de la modeste dose de supranationalité dont allait jouir EURATOM, pour s'abstenir d'y participer, si bien que la route fût libre, au cours de cette même année 1957, quand fut signé le traité de Rome, fondateur de la Communauté Economique Européenne (CEE) pour fusionner dans celle-ci la CECA et EURATOM.

La CEE qui rafla ainsi les mises communautaires de l'Europe des Six naquit du traité signé en 1957, après quatre ans d'études de négociations, mais qui n'entra en application qu'à compter du 1er janvier 1958, pour établir, en trois étapes tri-annuelles, un "marché commun" aux six pays fondateurs. Au terme de la troisième étape, en décembre 1969, ce marché à peu près commun exista effectivement, sous la forme d'une union douanière intégrale, cernée vis-à-vis du reste du monde par un tarif extérieur commun, assorti de directives communautaires débordant de beaucoup la simple unification douanière. Mais, pour en arriver là, il fallut inventer la PAC et contenir l'AELE.

La PAC, c'est-à-dire la Politique Agricole Commune - dont la trajectoire est décrite par l'annexe n°1 - naquit sous une forte pression de la France et de l'Allemagne. Elle garantit la plupart des revenus paysans et ralentit de ce fait l'exode rural, tout en stimulant l'agriculture, l'élevage et la pêche. En une dizaine d'années, l'Europe se dispensa de presque toutes les importations américaines, argentines et autres et devint, à son tour, un exportateur de premier plan, notamment pour les céréales. Il fallut encore attendre plus d'une décennie avant que le revers de cette politique onéreuse et défavorable aux pays sous-développés devint visible, mais, dans l'intervalle, elle créa une assez grande solidarité des classes paysannes de l'Europe, aida quelques gouvernements à stabiliser leurs majorités et contribua nettement à la popularité de la CEE.

Chemin faisant, elle aida également à assourdir les sirènes de l'AELE. Cette Association Euripéenne de Libre Echange, fut fondée en 1960 par des pays non membres de la CEE, afin de contrebalancer l'influence de celle-ci. Elle assembla autour de la Grande-Bretagne les pays scandinaves, la Suisse, l'Autriche et le Portugal. Sans aller jusqu'à former une union douanière, elle favorisa effectivement le libre-échange entre ses adhérents, mais elle s'abstint soigneusement de toute politique commune, applicable par une bureaucratie ad hoc. Cette allergie au "supranational" convenait parfaitement à la Grande-Bretagne qui avait en outre des raisons de se méfier d'une CEE étrangère à ses traditions insulaires, réticente à certains au moins des souhaits américains - alors que l'Angleterre s'accrochait fidèlement à ses "liens spéciaux" avec les Etats-Unis - et hostile à tout ce qui survivait des "préférences impériales" que la Grande-Bretagne maintenait ou ravivait même avec certains de ses ex-dominions, comme le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande ou l'Union Sud-Africaine. Pourtant, il ne fallut pas trois ans pour que le pragmatisme anglais l'emporte sur ces motivations durables, puisque la CEE était manifestement en train de réussir. Mais la tentative du gouvernement Heath de rejoindre cette Communauté fut bloquée par un refus formel de la France qui irrita les pays du Benelux.

C'était en 1963, un an après la fin de la guerre d'Algérie et de Gaulle, revenu au pouvoir depuis plus de cinq ans pouvait enfin déployer ses ambitions. Cette année-là, il força l'accouchement de la PAC21, signa avec l'Allemagne un traité de l'Elysée sur lequel on reviendra (n° 15), mais attendit encore trois ans avant de retirer les troupes françaises de l'organisation militaire de l'OTAN (n°7).

La mise en place de la PAC renforça les outils financiers de la CEE. Déjà, en 1958, une Banque Européenne d'Investissement (BEI) avait été créée pour adjoindre aux ressources propres à la CEE des capitaux empruntés sur le marché, afin de financer des opérations pluriannuelles jugées majeures, mais cette institution mettra quelques années à se rôder (n° 16). Par contre, le Fonds Européen d'Orientation et de Garantie Agricole (FEOGA) créé en 1962 pour la mise en oeuvre de la PAC ne tarda pas à prendre de l'ampleur. Les montants compensatoires bientôt créés pour mettre les prix garantis par la PAC à l'abri des fluctuations monétaires alourdirent plus encore la gestion financière de la CEE, mais c'est seulement au cours des années 1970 que cette gestion fut rendue délicate par la réforme du FMI, les hausses de prix pétroliers et la surproduction agricole européenne.22 Les années 1960 furent finalement un premier âge d'or pour la CEE : ses institutions apprirent à fonctionner sans trop d'à-coups, ses finances furent suffisantes, mais demeurèrent très modestes (moins de 1% du PIB des Etats membres), son environnement économique fut dynamisé par des investissements soutenus, y compris ceux de firmes extra-communautaires qui vinrent s'installer dans la CEE pour jouir des avantages de ce vaste marché commun et dynamisé plus encore par des budgets étatiques porteurs d'investissements et de services publics en expansion. Ainsi, par exemple majeur, les années 1960 sont celles où les pays européens rattrapèrent leur retard en matière d'habitat et déployèrent leurs appareils scolaires pour faire face aux générations du baby boom qui déferlèrent dans les divers niveaux de scolarité - et même dans les manifestations de rue, à l'instar du Mai 1968 français ou des mouvements brigadistes d'Allemagne occidentale et d'Italie. La CEE connut ainsi une première décennie euphorique.

La situation de l'AELE fut moins favorable, même si ses adhérents bénéficièrent le plus souvent d'une bonne conjoncture économique. Les difficultés vinrent principalement de l'Angleterre, lorsqu'elle tenta d'entrer dans la CEE et, plus encore, lorsque la fragilité de sa balance des paiements l'obligea, en 1964, à protéger sa £ par une surtaxe sur ses importations. En 1973, Pompidou, successeur de de Gaulle, se rallia, au bénéfice d'un réferendum, à l'entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE, ratifiant de la sorte un élargissement préparé depuis quelques années déjà : le Danemark et l'Irlande furent de la même promotion.23 Le sophisme à la mode assurait que l'entrée de l'Angleterre, mère de tous les Parlements, allait renforcer le caractère démocratique d'une CEE embourbée dans une technocratie bruxelloise riche de complexités et de roueries. En fait, bien des choses changèrent cette année-là, à commencer par le prix du pétrole qui fut quadruplé et sera derechef rehaussé, deux ans plus tard. Cette grave péripétie - inintelligible pour qui ignorerait le long écheveau des guerres israelo-arabes24 - suscita une réaction américaine qui renforça l'OCDE, antenne exécutive de l'aide Marshall qui commençait à s'assoupir : une Agence Internationale de l'Energie (AIE) fut établie sous son égide pour contrebalancer l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP). La France, très réservée devant ce projet, ne put cependant l'empêcher. Tout au plus obtint-elle des membres de la CEE, un vague soutien pour créer à Paris, de concert avec l'Egypte et d'autres Etats du Proche et Moyen-Orient, un Institut du Monde Arabe dont la réalisation requit d'ailleurs de longues années. En fait, la Grande-Bretagne sortit grand vainqueur de cette péripétie majeure, car elle put, tout à la fois, s'insérer dans la CEE et ranimer son économie que les autres pays européens surclassaient de plus en plus. En effet, les nouveaux prix du pétrole permirent d'entreprendre la très onéreuse exploitation des gisements gaziers et pétroliers de la Mer du Nord, dont la Norvège tira également une rente substantielle. Ainsi, l'Angleterre devint, pour quelques décennies, une puissance pétrolière d'intérêt mondial, tandis que la CEE n'accroissait son rayonnement international qu'en syndiquant une large partie de l'aide souvent modeste qu'elle procurait à son Tiers-Monde. Depuis 1969, en effet, la CEE avait mis en place une formule d'aide qu'elle raffina par la convention de Lomé (1975) et dont elle étendit le bénéfice à 70 pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Ces pays ACP étaient, en leur presque totalité, d'anciennes colonies de l'un ou l'autre des Etats assemblés dans la CEE.

Outre cette affirmation mondiale (plutôt mineure), la Communauté, passée de Six à Neuf membres en 1973, s'élargit plus encore, en incluant trois pays qui se libérèrent vers 1974 de leurs gouvernements non ou peu démocratiques. La Grèce, débarassée des colonels, fut admise en 1981, suivie par l'Espagne et le Portugal en 1986, deux pays où, de façon d'ailleurs très contrastée, la dictature de Franco et les restes du salazarisme avaient été déblayés. Ainsi, la Communauté Economique Européenne sembla prendre l'allure d'une communauté politique, mais ce n'était là qu'une apparence, car aucun bâti de pouvoirs nouveaux ne vint enrichir une Communauté cantonnée dans la gestion coopérative de la zone de libre-échange qu'elle était substantiellement. Qui plus est, la transformation de l'Europe des Six en Europe des Douze alourdit la gestion politique de cette zone, car le traité de Rome demeura, à quelques détails près sa loi fondamentale. L'Acte Unique, ainsi dénommé, en 1986, pour désigner un nouveau traité qui visait à déblayer un grand nombre d'obstacles non-douaniers qui gênaient encore la libre circulation des marchandises et des capitaux ne toucha ni aux fiscalités, ni aux normes bancaires et financières et resta sans portée pour ce qui est de la libre circulation des travailleurs.25

Du désordre économique peu à peu croissant qui s'établit vers le milieu des années 1970 et se traduisit par un élargissement du chômage, jusqu'aux novations politiques majeures que déclencha l'effondrement du "camp socialiste" à la fin des années 1980, l'Europe de l'ouest - pour l'essentiel assemblée dans la CEE - continua de vivre sur la lancée idéologique que plusieurs décennies de croissance forte et de Welfare State lui avaient imprimée. C'était une Europe riche et heureuse d'où les révoltes juvéniles qui fermentaient depuis plus d'une décennie avaient chassé les relents des années de guerre, sinon déjà tous ceux des "épopées" coloniales. Une Europe, aussi, dont la joie de vivre était valorisée par toutes ses comparaisons avec l'Europe de l'est.

 

(6) - Les bénéfices du communisme.

A partir de 1945 et parfois même plus tôt, la population de l'Europe occidentale bénéficia d'un puissant baby boom qui se prolongea jusqu'au milieu des années 1970. Les reflux imposés par les traités de paix et les rapatriements de coloniaux s'adjoignirent au croît naturel, après quoi l'appel aux immigrés - du Maghreb pour la France, de Yougoslavie et de Turquie pour l'Allemagne, d'Italie pour plusieurs pays, etc. - renforça ce mouvement, dès que la forte croissance économique eût résorbé le plus gros du chômage. Puis, peu à peu, la tendance s'inversa. A l'approche de la fin du siècle, plusieurs pays dont l'Allemagne, auraient enregistré un net recul de leur population, n'était l'immigration qui demeura forte, malgré un marché du travail plus atone. Ailleurs, comme en France, une croissance démographique très ralentie fut encore enregistrée, alors que l'immigration demeurait pressante. De son côté, l'Italie, foyer d'une très forte émigration jusqu'au milieu du 20è siècle, devint à son tour la destination de forts courants d'immigration où les retours au pays ne tenaient qu'une place mineure. Et ainsi de suite : malgré de nettes variantes, on put enregistrer, pays par pays, un contraste marqué entre l'élan d'après-guerre et l'atonie démographique des dernières décennies du siècle.

Comme un contraste semblable se manifesta du côté de la croissance économique, on pourrait être tenté d'établir une corrélation simple entre l'élan ou le freinage démographique et l'expansion ou le ralentissement de la production. Sans douter de cette corrélation, on doit cependant en refuser la simplicité car d'autres facteurs, parfois prépondérants, sont intervenus en la matière.

 

 

 

 

POPULATION EN MILLIONS

 

Source : INSEE

 

1950

 

1975

 

1990

 

Allemagne Fédérale

 

50,5

 

61,8

 

63,2

 

Royaume Uni

 

50,5

 

56,2

 

57,6

 

Italie

 

47,1

 

55,4

 

56,7

 

France

 

41,8

 

52,7

 

56,7

 

Espagne

 

27,9

 

35,4

 

38,9

 

 

 

PIB PAR TËTE EN % DE CELUI DES ETATS-UNIS

 

Source : PWT 6.1

 

Allemagne Fédérale

 

n.a.

 

74

 

74

 

Royaume Uni

 

70

 

70

 

69

 

Italie

 

38

 

67

 

73

 

France

 

50

 

78

 

76

 

Espagne

 

27

 

60

 

54

L'unification de son marché commun fit de la CEE un espace propice aux investissents venus d'ailleurs. Ainsi vit-on l'industrie automobile japonaise s'installer en Belgique, tandis que l'américaine, un temps tentée par l'Angleterre, choisit surtout l'Allemagne et que les usines d'origine européenne s'étalèrent dans tout le marché commun, d'abord par des filiales de vente et d'après-vente, puis par des chaînes de production. D'autres pays et d'autres industries se mêlèrent à ce mouvement, en une progression d'abord prudente et lente, mais qui finit par se généraliser. L'un des effets les plus frappants put s'observer dans les pays les moins développés de la CEE, tels l'Irlande et les trois tard venus méditerranéens. Là, par une évolution qui s'amplifiera au cours des années 1990 et 2000, mais qui s'amorça dès avant, l'accès au marché commun - assorti d'aides structurelles financées par la CEE - se révéla comme un puissant réducteur du sous-développement, en projetant la Grèce, le Portugal et les autres sur une trajectoire qui les a de plus en plus rapprochés de la moyenne européenne.

Exception à noter : la banque internationale - américaine ou autre - se mêla peu à cette poussée générale. Elle accompagna bien les transactions commerciales ordinaires, à l'instar des banques japonaises souvent tournées vers l'information des firmes nippones sur les opportunités marchandes ouvertes en Europe, ou des banques américaines qui accompagnèrent les groupes pétroliers et industriels venus s'implanter en Europe. Mais la conquête de nouveaux marchés monétaires et financiers ne les attira pas encore dans la CEE, alors que toutes les grandes banques, y compris les européennes, se jetèrent dés 1974 vers le Proche et Moyen-Orient désormais riche de pétrodollars et vers les petits tigres qui commençaient à montrer les dents, de Hong-Kong à Singapour. Les cartels bancaires européens, maîtres chacun de l'un des principaux marchés nationaux expliquent ce décalage qui se résorba peu à peu à partir de 1985-90, quand la concurrence bancaire commença d'être promue par la CEE, cependant que les fusions/acquisitions d'entreprises européennes amorcèrent leur essor : on en compta quelques dizaines en 1985, mais déjà plus de 220 en 1990.26

Depuis 1973-75, la vulgate économico-politique répandue en Europe impute aux hausses de prix pétroliers de ces années-là - lesquelles furent rapidement rabotées par l'inflation...- la nette baisse des taux de croissance économique que l'on observa à partir de 1975 et qui dure encore aujourd'hui. Mais c'est confondre une grosse vague avec les mouvements profonds de l'écorce terrestre. En effet, par un mouvement amorcé bien avant 1975, mais dont les effets furent d'abord compensés par l'élan déjà pris et par le premier afflux de capitaux étrangers dans la CEE, la structure des formations économiques* européennes se transforma substantiellement. L'élan déjà pris se reconnaissait essentiellement à la poursuite des hausses de prestations sociales et des salaires privés et publics27, ainsi qu'à la poursuite, en divers domaines stratégiques, de puissants investissements publics (espace, aviation, autoroutes, voies ferrées, habitat, aménagement urbain, etc). Ainsi, le mode de production capitaliste d'Etat* demeura fort actif, sous les formes variables qu'il présentait en Europe occidentale et la stimulation de l'économie par des politiques économiques ad hoc28, bien que ralentie par certaines des immixtions libre-échangistes de la CEE, demeura significative. L'exemple allemand illustre bien cette situation, pour qui sait décrypter le capitalisme "rhénan", ce mélange de Soziale Marktwirtschaft,29 de cogestion des firmes importantes, d'intrication des entreprises et des banques publiques ou privées, d'opérations pilotées ou soutenues par les Länder, etc. Les formations économiques* européennes continuaient de mêler ce mode de production à d'autres modes artisanaux, commerçants et paysans relevant de la petite production marchande et à un mode de production proprement capitaliste* qui grignotait cette petite production marchande 30 et qui était le siège d'une nette concentration monopoliste*, mais qui n'avait pas encore déplacé le centre de gravité de l'ensemble. Autrement dit, le capitalisme privé n'avait pas encore reconquis, en Europe occidentale, tout le terrain perdu depuis les années 1930, sauf en Grande-Bretagne où le gouvernement Thatcher (1979-90) accentua, tambour battant, l'offensive déjà amorcée par ses prédécesseurs. La privatisation d'entreprises jadis nationalisées ou créées par voie étatique, le grignotage des services publics, la déprotection des classes moyennes et salariales et surtout le champ laissé libre, presque en tous domaines, à la concurrence et à l'initiative privée furent les instruments de cette politique que plusieurs pays commençaient d'imiter. Les performances médiocres d'après 1975 furent dûes à leur contagion.

Mais avant que ce repli stratégique ait produit le chômage abondant et la baisse des niveaux de vie populaires qui allaient s'accentuer après la fin de la guerre froide, les classes populaires et moyennes de toute l'Europe occidentale jouirent pendant près de trois décennies d'un progrés social sans précédent. Des salaires assez régulièrement croissants ou correctement stabilisés durant les phases d'inflation aigüe ou de dépression, des prestations sociales progressivement ajustées pour répondre à presque tous les périls de l'existence, des conditions de vie et d'habitat améliorées pour la plupart des familles, des services publics largement déployés et souvent de bonne qualité, notamment dans un enseignement ètendu à toute la jeune génération, des biens durables largement diffusés, y compris l'automobile, tout cela devint l'ordinaire de peuples qui ne prirent une pleine conscience de ces gains qu'à l'heure où ils furent mis en péril.

Sans paradoxe aucun, on peut affirmer que les populations d'Europe occidentale furent, alors, les bénéficiaires du communisme, c'est-à-dire les bénéficiaires de politiques assises sur un capitalisme corrigé par des Etats, orientées vers des finalités sociales dignes de Beveridge et de Keynes, sinon de Marx, lesdites politiques étant rendues possibles par les craintes de bourgeoisies - assouplies par la menace "interne" qu'exerçaient les fortes minorités communistes de plusieurs pays dont l'Italie et la France, et un syndicalisme longtemps puissant presqu'en tous pays et assouplies plus encore par la menace "externe" d'un communisme soviétique dont il fallait surclassser les modestes performances en Europe orientale, tout en se dotant des moyens de contrebalancer sa puissance militaire. Ce dernier levier importait, d'ailleurs plus que tout autre pour la politique européenne des Etats-Unis.

 

(7) - L'OTAN s'installe.

Le traité de Dunkerque (1947) ne fût jamais qu'un in memoriam par lequel la Grande-Bretagne et la France nouaient derechef leur alliance militaire contre un éventuel réveil agressif de l'Allemagne, là même où, sept ans plus tôt....En 1948, un traité de Bruxelles étendit l'alliance "dunkerquoise" aux pays du Benelux et forma une Union de l'Europe Occidentale (UEO) pour organiser l'assistance militaire et économique contre le même adversaire potentiel. Mais cette première UEO se dilua dès 1950 dans l'OTAN où l'Allemagne la rejoignit bientôt...Qui plus est, les tendances neutralistes éveillées en Europe occidentale par les prémices de la guerre froide se concrétisèrent par un Traité de Londres (1949) qui fonda le Conseil de l'Europe, assemblée où les représentants de dix pays - dont la Suisse, toujours neutre - allaient désormais se réunir périodiquement à l'enseigne des Droits de l'Homme et de la coopération culturelle.31 Ledit Conseil élabora, en somme, le guide des bonnes manières européennes, mais il fallut attendre le traité d'Helsinki (1975) pour qu'il devienne en outre l'antichambre des nouveaux candidats aux coopératives européennes.

C'est en 1949-50 que virent le jour les institutions à qui reviendraient les rôles principaux en Europe : la CECA et sa descendance économique déjà explorée (n°5) et l'OTAN qui allait proliférer de façon ambigüe et parfois sournoise. Aiguillonné par le blocus que les Soviétiques imposèrent à Berlin-Ouest, de juin 1948 à mai 1949, le Pacte Atlantique, conclu pour vingt ans en 1949, se traduisit à partir de 1950 par l'installation, en Europe occidentale, de tout un réseau de bases terrestres, navales et aériennes, assorti de télécommunications et d'oléoducs et chapeauté par de multiples états-majors dûment hiérarchisés. Une conférence tenue à Ottawa en 1951 essaya d'accoupler l'OTAN à l'OECE, ex-agent du Plan Marshall (n°3) : ainsi, en 1952, il fut envisagé de créer une Mutual Security Agency (MSA) pour concrétiser cet jonction. Mais beaucoup d'Etats jugèrent que cette entreprise de double muselage de l'Europe était trop ambitieuse. La priorité américaine étant désormais militaire, les amarres économiques furent larguées. On enrichit l'OTAN de la Grèce où la guerrilla communiste avait été vaincue et où le pouvoir civil de l'armée allait bientôt s'accentuer, puis pour faire bonne mesure, de la Turquie, afin d'apaiser de force le conflit gréco-turc qui ne cessait de rebondir depuis 1920. De la sorte, la plateforme anatolienne donna aux aéroports et aux radars "otaniens" toutes les commodités souhaitées par le Pentagone.

Cependant, la grande question fut l'entrée de l'Allemagne dans l'OTAN, vivement souhaitée par les Etats-Unis, mais bloquée par les souvenirs tout frais de la guerre et par les pactes évoqués ci-avant. Depuis 1949, les zones d'occupation en Allemagne occidentale avaient été fondues en une trizone qu'une nouvelle constitution dota d'un gouvernement national - encore sous tutelle - mais à qui ne manquait plus que la souveraineté militaire. Sitôt après l'échec de la MSA, une tentative plus subtile fut esquissée par plusieurs gouvernements d'Europe occidentale.32 Il s'agissait d'intégrer l'armée allemande dans une Communauté Européenne de Défense (CED), elle-même logée (ou fondue) dans l'OTAN, projet longuement débattu en France où il se heurta aux refus conjoints des partis d'opposition (gaullistes et communistes) et d'un courant neutraliste ou pacifiste qui corrodait la majorité, non sans interférences majeures de politique coloniale.33 En août 1954, l'Assemblée Nationale française rejeta la CED, si bien qu'en 1955, l'Europe occidentale, y compris la France dotée d'un nouveau gouvernement, rendit vie à l'UEO pour y inclure l'Allemagne et lui donner un semblant de substance propre, en y créant un Comité permanent, chargé d'assurer la production en commun et la standardisation de diverses catégories d'armements pour les sept pays de l'UEO.34 Tout le monde, Allemagne comprise, se retrouva dans l'OTAN, tandis que le 2è avatar de l'UEO n'eut pas plus de poids réel que le premier. D'autant que la Grande-Bretagne et la France, bientôt engagées dans une expédition conjointe35 pour "libérer" le canal de Suez que le gouvernement Nasser venait de nationaliser, durent replier bagage vers la base "anglo-otanienne" de Chypre, sous la double pression des Etats-Unis et de l'URSS, sans que l'OTAN ainsi divisée ait l'occasion de piper mot. Bref, la question allemande fut ainsi résolue, pour ce qui concerne l'OTAN et les Etats-Unis.

Quand de Gaulle prit le pouvoir en mai 1958, une question française se posa d'emblée. Dès l'automne de cette année-là, son gouvernement, pourtant engoncé dans une réforme constitutionnelle et une guerre d'Algérie, tenta de faire réaménager l'OTAN sous un directoire où la France rejoindrait l'Angleterre et les Etats-Unis, mais cette velléité fut vite bloquée par les deux alliés anglo-saxons. La tension devint plus vive, à propos de l'armement nucléaire. La première bombe amércaine avait écrasé Hiroshima en 1945, la première anglaise (aidée par les Etats-Unis) explosa en 1952, trois ans après le premier essai soviétique. En France où les travaux étaient bien avancés, pratiquement sans aide extérieure, de Gaulle poussa les feux, si bien que la première bombe française explosa dans le désert algérien en 1960; Déjà, depuis mars 1959, la France avait interdit le stationnement d'armes nucléaires étrangères sur son territoire,36 récupéré l'entier contrôle de ses moyens de défense aérienne, soumis les vols alliés à un autorisation à renouveler annuellement et dégagé sa flotte méditerranéenne du commandement OTAN de cette zone. Tous gestes qui manifestaient le refus de décisions militaires prises sans l'accord préalable du gouvernement français et qui préparaient l'autonomie plus complète que l'équipement français en armes nucléaires allait favoriser. Ces réticences manifestes furent enrobées dans un chaleureux soutien aus Etats-Unis quand éclatèrent, en 1961, l'émotion provoquée par la construction du mur de Berlin et, en 1962, la crise dite "des fusées cubaines".

Bientôt, d'ailleurs, la France ayant enfin accepté l'indépendance algérienne et ayant surmonté les derniers spasmes de l'OAS (1962), de Gaulle se trouva plus libre de ses mouvements sur la scène internationale. Dès 1963, le traité dit "de l'Elysée" manifesta une claire volonté franco-allemande d'enterrer une hache de guerre qui avait tant servi et organisa une coopération des deux pays, concrétisée par une série de conférences à l'échelon ministériel, de fréquence au moins bisannuelle laquelle fit du couple franco-allemand le moteur principal de la CEE. Malgré d'occasionnelles péripéries, le pacte des deux Etats tint bon jusqu'à la fin du 20è siècle et se prolonge aujourd'hui encore (n°15).

Toutefois le climat militaire de l'OTAN, alourdi depuis 1962, par l'offre américaine de "mutualiser" les capacités nucléaires disponibles (ce qui aurait englobé le nucléaire français) ne s'allégea pas quand cette offre fut retirée, car l'adoption par les Etats-Unis d'une nouvelle doctrine d'emploi, celle de la "riposte graduée" aux éventuelles agressions soviétiques, fit craindre à plusieurs pays européens que l'Amérique abandonnait ainsi la protection automatique et générale qu'ils croyaient garantie par le traité fondateur de l'OTAN. Alors s'ouvrit une période de débats théoriques sur la bonne doctrine nucléaire dont les résultats emplissent des mètres de rayonnages dans les bibliothèques. Pour sa part, la France afficha une "stratégie du faible contre le fort" qu'elle déclara applicable "tous azimuts".37 En clair, la menace adressée à tout agresseur éventuel était de lui infliger, quoi qu'il arrive, de substantiels dégâts. La mise en chantier de sous-marins à propulsion nucléaire et de fusées bien protégées donna - peu à peu - du corps à cette menace, d'autant que la France refusa de laisser englober son armement nucléaire dans les limitations, bientôt discutées entre Américains et Russes, puisqu'aussi bien elle n'y fut pas associée.

En outre, de Gaulle usa de sa capacité diplomatique retrouvée, pour propager des idées peu agréables aux oreilles américaines, dans des territoires qu'ils considéraient comme leur chasse gardée. En 1964, il visita le Mexique, puis chacune des capitales de l'Amérique du sud; en 1967, à Montreal, il fit entendre un "vive le Quebec libre !", entre temps, il dénonça, depuis Pnom-Penh, l'immixtion des Etats-Unis dans la seconde guerre du Vietnam Outre ces discours urticants, le gouvernement français était engagé, depuis quelques années déjà, dans une discussion interne à l'OTAN sur l'interopérabilité que celle-ci imposait aux forces militaires des alliés. Des procédures d'état-major aux normes de l'équipement et à l'organisation des armées, à toutes échelles, cette évolution gommait les chances d'emploi autonome des troupes affiliées à l'OTAN, rendait de plus en plus difficile l'emploi d'armes et d'engins de fabrication nationale et laissait au commandement américain le soin de distribuer, selon ses convenances propres, l'information obtenue par observation aérienne ou (de plus en plus) satellitaire. Qui plus est, les intrications terrestres des agences militaires de renseignement et de police et les implications, pour la politique interne de plusieurs pays, de leur anticommunisme de principe de leur anticommunisme de principe alourdissaient tous ces débats de méthode, non sans exploser parfois en scandales, bien ou mal étouffés. C'est dans ce contexte qu'intervint, en 1966, le retrait complet des forces françaises. Annoncé en mars, cet abandon se traduisit dès juillet par le départ de tous les officiers français inclus dans l'organisation militaire intégrée et aboutit, avant le 1er janvier 1967, au départ de tous les hommes et de tous les équipements propres à l'OTRAN, installés sur le territoire français, y compris l'état-major central (Versailles et Paris-Dauphine) qui émigra vers Mons (Belgique).

L'éviction de l'OTAN émut certes les partenaires d'une France qui demeurait liée par le Pacte Atlantique et jurait que son retrait de l'organisation militaire intégrée n'avait d'autre but que de renforcer la défense collective en développant ses moyens propres et en essayant d'obliger les Etats-Unis à abandonner leur tutelle exclusive sur l'alliance, au bénéfice d'une coopération plus ouverte aux puissances européennes. Mais les tumultes français de mai 1968, les drames qui allaient suivre le "mai rampant" italien et les attaques de la Rote Armée Fraktion allemande, sans compter les espoirs, puis les désespérances du "printemps de Prague" et l'intervention des troupes "du pacte de Varsovie" qui y mit un terme en août 1968 rendirent bientôt inaudibles les débats intra-otaniens. D'autant qu'un an plus tard, Pompidou remplaça de Gaulle et s'empressa de renouveler pour vingt nouvelles années le traité fondateur de l'OTAN. D'ici 1989, on verrait bien...

Ce qu'on vit tout d'abord, c'est un apaisement des relations germano-russes. En effet, un traité signé en 1970 par la RFA et l'URSS reconnut pleinement l'existence de l'autre Etat allemand (la RDA) et permit l'entrée des deux Allemagnes à l'ONU. Puis, tandis qu'en arrière-plan les négociations sur la limitation des stocks d'armes nucléaires mûrissaient peu à peu, un débat pan-européen s'esquissa dès 1972, pour réduire les tensions entre l'Est et l'Ouest. Il aboutit au traité d'Helsinki (1975) qui offrit à l'URSS une satisfaction majeure : la sanctuarisation de toutes les frontières intra-européennes, par et pour l'ensemble des signataires, moyennant quoi des "mesures de confiance et de sécurité" furent agréées pour surveiller les mouvements de troupe intra-européens. En prime, l'URSS prit de fervents engagements sur le respect des droits de l'homme, ce qui ne la souciait guère, compte tenu de la fermeté de son contrôle idéologico-politique. En quoi elle se trompait, comme il apparut assez vite (n°8).

Confiance et sécurité avaient fait l'objet de débats très détaillés, si bien que les mesures prévues par le traité d'Helsinki furent de bonne qualité. Sous l'égide d'une Conférence pour la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE), réunion périodique de diplomates qui pouvaient, en outre, s'assembler sans délai si l'une des parties au traité craignait pour sa propre sécurité, des procédures d'information préalable furent établies pour annoncer tous les mouvements de troupes de quelque importance, des observateurs venus des pays frontaliers purent assister à toutes les grandes manoeuvres militaires, à quoi s'ajoutèrent ultérieurement des missions internationales de contrôle de la régularité des opérations électorales. Pour des raisons d'allure pragmatique, cette Conférence de diplomates (assistés d'experts divers) fut convertie en 1991 en une Organisation permanente, de sigle analogue (OSCE), mais de nature différente : une Conférence négocie, une Organisation est hiérarchisée. Ainsi l'OSCE devint un satellite de l'OTAN, soumis d'assez près à l'autorité américaine (n°7). En attendant, l'Union de l'Europe Occidentale (UEO) connut en 1976 une sorte de troisième naissance - aussi proche de l'avortement que les deux précédentes; Elle fut adornée d'un Groupement Européen Indépendant de Programme ( GEIP), en principe chargée de définir les voies et moyens de l'armement européen dans l'OTAN.

Le traité d'Helsinki et la CSCE ne calmèrent pas toutes les appréhensions européennes, car l'offensive soviétique en Afghanistan, précédée par divers coups d'Etat locaux, conduisit de 1982 à 1989 à une lourde et vaine intervention armée. En 1983, Reagan répliqua à cette offensive par une Initiative de Défense Stratégique,38 vaste programme d'armement dont le joyau devait être un "bouclier anti-missiles" protégeant les Etats-Unis et les alliés qui y coopéreraient.39 L'URSS épuisa son économie et celle de ses "alliés" d'Europe orientale, en essayant d'équilibrer cette nouvelle course aux armements dont l'un des aspects majeurs fût le déploiement, en Europe même, de nouvelles batteries de missiles nucléaires auxquelles l'OTAN répondit par un étalage analogue, nonobstant de vives réactions dans plusieurs pays otanisés, à commencer par l'Allemagne. Pour sa part, la France, alors dirigée par Mitterrand se rallia à cette décision de l'OTAN, sans y associer le territoire français, mais en encourageant l'Allemagne à l'accepter pleinement, ce qu'elle fit...Comme en outre, Mitterrand poursuivit le semi-rapprochement avec l'organisation militaire de l'OTAN que la France avait amorcé sous la présidence de Giscard d'Estaing (1974-81), on peut conclure que, durant les années où le "camp socialiste" s'effritait en Europe de l'est (voir n°8) la question française semblait plus qu'à demi résolue et que l'OTAN était solidement installée en Europe, par le nouveau bail conclu en 1989.

 

(8) - L'effondrement du socialisme étatique

Si l'on tient compte des situations déjà acquises, mais qui restaient à officialiser ou à clarifier (Finlande et Autriche d'un côté, Yougoslavie de l'autre), l'Ouest contenait, en 1950, 62 % de la population européenne totale. Au cours des quarante années suivantes, l'Est - non compris l'ensemble des pays et régions incorporés dans l'URSS - allait passer de 38 % à 42 % de ce total, sans annexion aucune, par l'effet des différentiels démographiques. En revanche, la croissance économique allait renforcer massivement le poids de l'Ouest, bien avant la débandade de l'Est européen au cours des années 1980.

L'effondrement du socialisme étatique devint d'abord sensible par ses répercussions en Europe occidentale, c'est-à-dire au bout de la chaîne soviétique. Les révélations scandaleuses du 20è

congrès du PC de l'URSS, bientôt suivies par l'écrasement de la révolte hongroise ravagèrent les PC de France, d'Italie et d'autres pays, même si le remplacement de la "fidélité inconditionnelle à l'URSS" par le polycentrisme que proclamait Togliatti ralentit leur déclin.

 

POPULATION EN MILLIONS

 

1950

 

1975

 

1990

 

Pologne

 

24,8

 

34,1

 

38,1

 

Yougoslavie

 

16,3

 

21,4

 

23,8

 

Roumanie

 

16,2

 

21,2

 

23,2

 

Allemagne de l'est

 

18,4

 

14,8

 

15,7

 

Tchécoslovaquie

 

12,4

 

14,8

 

15,7

 

Hongrie

 

9,3

 

10,5

 

10,4

 

PIB PAR TETE EN % DE CELUI DES ETATS-UNIS

 

Pologne

 

- *

 

37

 

26

 

Yougoslavie

 

-

 

-

 

-

 

Roumanie

 

-

 

20

 

19

 

Allemagne de l'est

 

-

 

-

 

-

 

Tchécoslovaquie

 

-

 

-

 

53 ./ 49 **

 

Hongrie

 

-

 

38

 

36

Source s : IDB Summary Demographic Qata et Série PWT 6.1

(*) un tiret (-) signifie: données non disponibles (**) le 1er indice concerne la République tchèque,

le second vaut pour la Slovaquie

 

Mais, tandis qu'il devint impossible de rassembler les dirigeants des PC européens, pour quelque "approbation unanime" que ce soit, les habitants de l'URSS vécurent avec espoir le "dégel" khrouchtévien ou le lancement du premier spoutnik. Le répît fut toutefois de courte durée : les réformes brouillonnes de Khrouchtchev n'activèrent pas l'économie, la "mise en valeur des terres vierges" steppiques n'interrompit guère la stagnation des récoltes céréalières, la détente politique n'eut qu'un temps. Dès 1964, l'accession de Brejnev au pouvoir accéléra le retour aux méthodes du passé : non l'esclavage concentrationnaire*, mais un rude maintien de l'ordre dans les entreprises comme dans les esprits. En 1968, le "printemps de Prague" ne survécut pas à cette "remise en ordre" et la débandade des partis communistes occidentaux s'accéléra d'autant. Seuls quelques pays d'Europe orientale tirèrent leur épingle du jeu, par des modernisations gagées sur des emprunts à l'ouest (Pologne), par de prudentes innovations commerciales (Hongrie) ou en acquérant, comme l'Allemagne de l'est, un rôle de sous-traitance de l'industrie ouest-allemande, à la faveur du traité germano-russe de 1970; à quoi l'on peut ajouter l'énorme recours de la Yougoslavie à l'émigration de main-d'oeuvre vers l'Allemagne fédérale. Toutefois, les intellectuels d'Europe orientale qui interprétèrent le traité d'Helsinki (1975) comme une promesse d' "épanouissement des droits de l'homme" (n° 7) durent vite déchanter : l' "ordre moral" continuait de régner, à Varsovie comme ailleurs.

La novation vint de Gdansk où une puissante grève paralysa les chantiers navals, jusqu'à ce qu'un accord soit signé avec le syndicat - indépendant du P.C. - qui s'était formé sous le nom de Solidarnosc et qui, de proche en proche, regroupa salariés et intellectuels, dans un pays où la paysannerie avait échappé à la collectivisation des terres et où le clergé catholique formait un appareil idéologique* très mal subordonné au pouvoir communiste. Une grève générale déclenchée par Solidarnosc, en 1980 ne put être réduite manu militari, comme celle de 1956. La loi martiale décrétée par le général Jaruzelski fut un pâle reflet des mouvements de troupes soviétiques de cette époque lointaine.

Ainsi débuta la décennie 1980 qui fut décisive. En novembre 1982, j'entendis Pierre Mauroy, retour des funérailles de Brejnev, annoncer que le véritable dirigeant nouveau qui allait réformer l'URSS, serait Gorbatchev, mais ce dernier dut encore. laisser passer deux gérontes avant d'accéder au secrétariat général du PC soviétique en 1985. Dans un pays obligé d'importer des millions de tonnes de céréales et où l'économie stagnait ou régressait, nonobstant sa production d'avions, de fusées et d'autres équipements militaires. Les ministères centraux et les vastes combinats ne répondaient plus guère aux injonctions et incitations du Gosplan et ne paradaient - hormis quelques secteurs ultra-protégés - qu'au prix de transactions "commerciales" hors-plan, de ruses comptables et de sournoiseries statistiques. L'armée, riche de millions de recrues et servie par priorité peinait de plus en plus à soutenir la guerre d'Afghanistan que Brejnev avait déclenchée en 1979 et qu'elle poursuivrait vainement pendant sept ans encore. La démoralisation profonde du pays pouvait se mesurer à l'ampleur de l'alcoolisme qu'Andropov - l'un des deux prédécesseurs de Gorbatchev - avait prise comme cible principale, sans réduire en rien le déclin de l'espérance de vie des Russes. La dénatalité accentuait cette régression russe, tandis que le croît démographique des peuples "soviétiques" d'Asie centrale et du Caucase demeurait substantiel. Quand la centrale nucléaire de Tchernobyl (Bielorussie) explosa en 1986, ce fut comme un symbole de l'URSS tout entière : une technologie avancée, une organisation médiocre et une très mauvaise gestion. En fait, le mode de production étatique-socialiste* autour duquel l'URSS avait bâti son économie et la centralisation extrême du Parti-Etat* qui formait l'ossature politico-idéologique de la société tout entière40 n'avaient jamais atteint un point d'équilibre fonctionnel assez stable pour garantir leur durée, si bien que la crise des années 1980 prit l'allure d'une déchirure irréparable, chaque accroc venant aggraver les failles et les ruptures qui se manifestaient ailleurs, dans le soubassement structurel de la société.

Pour réparer la société soviétique et en faire derechef un modèle acceptable pour les pays d'Europe orientale - acceptable, car il ne s'agissait plus de l'imposer comme au temps de Staline - Gorbatchev déclencha une révolution idéologique* dans les sommets de l'Etat et du Parti. Il tenta de rendre la société plus transparente, mais cette glasnost inhabituelle devint, après quelques hésitations initiales, un révélateur des vices profonds d'une société qui avait besoin, s'il en était temps encore, de réformes massives et radicales et non de bonnes paroles conduisant à de sages retouches successives. Si bien que la perestroika escomptée par la nouvelle équipe dirigeante n'amorça point les restructurations escomptées, mais suscita, des pays baltes au Caucase, des revendications nationalistes, tandis que maints combinats industriels, à commencer par les mines du Donbass, faisaient entendre les revendications de la misère, à quoi beaucoup d'instances dirigeantes du parti répondirent, du centre aux régions les plus lointaines, par des raidissements de tradition stalinienne En août 1991, l'agonie de l'URSS s'acheva par le putsch d'un quarteron d'apparatchiks civils et militaires qui sombra en trois jours. L'accouchement d'une autre Russie allait commencer au milieu d'une douzaine de nouvelles républiques émancipées du contrôle soviétique.

La fin fut plus rapide en Europe orientale, même si elle aboutit à des résultats tout aussi tâtonnants (n°10). Les vacances prises sur les côtes de la Mer Noire, par les touristes hongrois, russes et autres, au cours de l'été 1989, s'achevèrent par des caravanes de Lada qui transitèrent, via la Hongrie qui venait d'ouvrir sa frontière occidentale, jusqu'en Autriche et en République Fédérale Allemande (RFA). Les Allemands de l'est furent nombreux à hémorragie démographique. Certes, l'URSS avait encore la force d'empêcher ces exodes massifs, mais elle n'en avait plus la volonté. Andropov, prédécesseur de Gorbatchev et ancien ambassadeur s'engouffrer dans cette brèche, si bien que l'ouverture du mur bâti à Berlin, en 1961, ne fut, en octobre 1989, que l'établissement d'un raccourci pour un pays déjà soumis à une énorme de l'URSS dans la Hongrie de 1956, avait été rendu attentif au relatif succés des réformes hongroises. Gorbatchev, avait salué l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, par un " Plus jamais ça !" que ses amis tchèques rapportèrent lors de son accession au pouvoir. à Moscou. Ordonner de nouveaux massacres pour rétablir l'étanchéité des frontières de l'Europe orientale n'était plus possible, sans prendre le risque de révoltes multiples en URSS même. Si bien que, dès 1990-91, une autre Europe commença de se dessiner par la débandade du "camp socialiste", la réunification de l'Allemagne au sein de la RFA et l'éclatement de la Yougoslavie. La guerre froide s'achevait en Europe, là où elle s'était cristallisée en premier lieu, le système mondial, en son entier, allait bientôt s'en trouver transformé.

L'agonie du socialisme étatique ne concernait pas que le communisme. On a souvent résumé l'histoire du socialisme européen et même mondial, tout au long du 20è siècle, comme l'affrontement de deux tendances principales : la révolutionnaire qui a trouvé dans le communisme son expression principale et la réformiste qui s'est manifestée sous les espèces du travaillisme, de la social-démocratie et de divers socialismes - à ne pas confondre avec le national-socialisme allemand. En 1989, en guise de bicentenaire de la Révolution Française, on aurait pu célébrer la victoire de la réforme sur la révolution, mais les célébrations furent rares et sans grand élan. C'est que les socialismes victorieux n'avaient aucune proposition à formuler pout la reconstruction des sociétés naguère soviétisées, ni même pour l'orientation d'une Europe débarassée de la guerre froide. Avaient-ils perdu leur sève propre ou souffraient-ils d'une maladie nouvelle, vite dénommée "mondialisation du capitalisme" mais dont l'investigation clinique n'a guère progressé ? On y reviendra assurément.41

 

(9) - L'Europe des Etats.

La Communauté Economique Européenne (CEE) de 1990 contenait neuf Etats. Un an plus tard, elle accueillera trois nouveaux membres et sera rebaptisée Union Européenne (UE) laquelle s'étendra à 15 Etats-membres dès 1995, et ainsi de suite. Cet édifice diplomatico-juridique, dont le chantier entrait dans sa cinquième décennie était - et demeurera - un objet en devenir, sans programme préconçu. Théoriquement et pratiquement, la seule façon pertinente d'envisager cette CEE-UE, est de la considérer comme une coopérative d'Etats, par ailleurs engagés - tous ensemble ou non - dans d'autres coopératives et dans d'autres institutions interétatiques d'allure plus classique : de l'Union Postale42 à l'OTAN. Donc, une coopérative d'Etats, entrecroisée de diverses façons avec ces Etats eux-mêmes, comme avec leurs agences interétatiques, leurs alliances diplomatico-militaires et leurs autres coopératives.

Dans ce fouillis complexe, la CEE-UE est un objet en devenir irrégulier, non scandé en phases bien distinctes, mais travaillé par des mouvements spasmodiques, d'avancée plus souvent que de recul; et, plus encore, comme un objet en devenir infini, c'est-à-dire inachevé (en 1990 ou plus tard, comme on pourra en juger) et probablement inachevable, tant les germes de blocage, d'expansion et d'autres évolutions, nombreux en 1990, le demeurent aujourd'hui encore.

Dans cette perspective, il apparaît en premier lieu que les types d'Etat* se sont singulièrement rapprochés en Europe, notamment après 1974, quand la Grèce "des colonels", l'Espagne ex-franquiste et le Portugal post-salazariste entreprirent de rejoindre le lot commun et, de ce fait, se préparèrent à entrer dans la CEE. On doit souligner également qu'à l'exception de la Grèce où le coup d'Etat "des colonels", avait été soutenu, en 1967, par les Etats-Unis (et leur OTAN), l'Europe a pu traverser toute la guerre froide sans être secouée, comme l'Amérique latine, par de multiples coups d'Etat de ce type. Sans doute "vaccinée" par les fascisme et nazisme des années 1930 et 1940, l'Europe a su résister aux tentations politiques du pragmatisme américain.

La République bourgeoise*43 qui figure parmi les "bonnes manières" promues par le Conseil de l'Europe est une formation politique dans laquelle les classes dominantes, ancrées dans les monopoles* capitalistes publics ou privés, s'adossent à des classes marchandes, artisanales et paysannes qu'elles protègent partiellement, la PAC étant le chef-d'oeuvre de cette protection dans la CEE. Quant aux classes salariées, elles sont d'autant moins maltraitées que leur syndicalisme est puissant, que la conjoncture économique demeure favorable et que les avancées du Welfare State sont finançables. Toutes orientations qui sont coordonnées par un pouvoir exécutif fort, adossé à un appareil d'Etat bien contrôlé et à une majorité parlementaire stabilisée par une loi électorale convenable, ce qui n'exclut pas le débat politique - sauf dans le "domaine réservé" de facture gaulliste qui apparait finalement comme une anomalie française. Par contre, l'immixtion du Parlement dans les "détails" du budget, de l'administration, de la police ou de la justice est partout entravée, hormis d'occasionnels scandales.

Ces normes communes aux Etats européens ont été transposées, vaille que vaille, à l'échelle de la CEE. Celle-ci est orientée par un Conseil des Chefs d'Etat et de Gouvernement et, autant que de besoin, par des conseils assemblant les ministres européens de telle ou telle spécialisation. Mais son gouvernement usuel est exercé par une Commission Européenne où siègent les délégués permanents des Etats et d'où proviennent des "directives" censées supérieures aux lois nationales. Le Parlement qui décore cette dualité a lontemps été formé de représentants des Parlements nationaux et n'a commencé d'être élu directement par les citoyens des Etats membres - mais selon des normes électorales diversement détaillées par ceux-ci - qu'à partir de 1979. Après quoi, il lui resta à conquérir l'autorité, ce qui tardera beaucoup dans une CEE sans vrai budget et sans appareil autre que ses bureaux centraux. Néanmoins les peuples encadrés par les diverses Républiques européennes44 ne sont pas écrasés par ces Etats aux exécutifs surpuissants et aux appareils enflés par la prolifération des services publics et du Welfare State. Dans des pays où l'Etat et ses démultiplications diverses prélèvent et redistribuent chaque année autour de 40 % du PIB - et parfois même 50 % ou plus - le Parlement ne légifère plus guère, mais dérive vers le contrôle, donnant d'autres prises à la société civile*. Celle-ci est également renforcée par la cohérence accrue des classes moyennes et paysannes, sans être affaiblie par la dispersion des partis et syndicats tournés principalement vers les classes salariées. Les appareils où s'assemblent les entreprises de toute sorte exercent un lobbying d'autant plus pressant que les monopoles* se multiplient. Les appareils d'Etat* sont pénétrés par une syndicalisation - ou par d'autres formes d'association - qui raréfient leur soumission docile et muette au pouvoir d'Etat. La CEE n'est pas la source première de cette dynamisation des sociétés civiles, mais elle l'accentue assurément en promouvant des institutions analogues en chaque pays.

Toutefois cette CEE est d'effet ambigu. Ses directions administratives et son faible Parlement offrent certes de nouvelles prises aux mouvements sociaux et enrichissent d'autant les sociétés civiles, mais sans cristalliser déjà une société civile proprement européenne, car l'exécutif européen ne leur est guère accessible. Sous sa forme duale (Conseil et Commission), cet exécutif est, en effet, la chose des gouvernements étatiques, le lieu où leurs compromis s'élaborent, le niveau institutionnel où la "prise de décisions par une majorité qualifiée d'Etats", souvent évoquée et parfois recherchée, échouera jusqu'en 1990 et encore après...Même le Parlement, élément indispensable du décor démocratique, tardera à exercer une influence, on l'a déjà noté, ce qui, joint à la limitation des capacités concédées aux instances exécutives de la CEE, contribue évidemment à la faible appétence des citoyens des divers pays européens pour les affaires que l'on dit "européennes" parce que la CEE doit en connaître. Même les juridictions (distinctes) qui tranchent de quelques litiges relevant de la CEE ou du Conseil de l'Europe tarderont à faire respecter leurs décisions par les appareils judiciaires et les Parlements nationaux. L'observateur pouvait croire, en 1990, que les institutions européennes siègeaient sur un lointain nuage, comme le Dieu des Chrétiens.

Toutefois, la dynamique européenne des années 1950-90 permet d'apercevoir quelques mérites durables de la CEE et quelques poussées encore inabouties, mais virtuellement prometteuses. En premier lieu, il faut souligner que, par l'effet conjugué de la guerre froide et des réactions européennes, les ex-grandes puissances européennes ont beaucoup perdu de leur superbe, ce qui les a rendues plus coopératives que jamais. Evidente pour l'Allemagne qui a travaillé d'arrache-pied à reconstruire sa respectabilité - et qui y est arrivée, notamment après que ses jeunes générations eurent rompu avec l'amnésie des anciens - cette remarque l'est aussi pour l'orgueilleuse Angleterre, nonobstant ses renvois d'empire et l'enracinement ultra-libéral de ses banques et de ses "monopoles", insuffisamment contre-balancé par des classes populaires que le Welfare State a assagies, puis que Thatcher a matraquées. La France qui est sortie de la deuxième guerre mondiale, vaincue comme jamais et couverte des bavures vieux-chrétiennes et antisémites du régime pétainiste a suivi orgueilleusement de Gaulle qui a su forger un mythe "gaulois"45 qui l'a convertie en un vainqueur de la guerre et en un membre permanent du Conseil de Sécurité. Je pourrais continuer de la sorte sans oublier l'Italie mal dépapifiée ou les trois rescapés de 1974, etc

Pour tenir ces Etats naguère superbes, les Etats-Unis du Plan Marshall et de l'OTAN ont forgé une chaîne américaine qui n'a jamais pu prendre la force de celles qu'ils ont façonnées ailleurs au début de la guerre froide. La chaîne soviétique, ancrée au sein même de l'Europe occidentale a quelque peu favorisé la relative autonomie de l'Europe, si bien que les tentatives répétées du pilote américain de l'OTAN et de ses alliés européens, (parfois changeants et jamais d'une fidélité absolue) n'ont pas réussi à phagocyter ou à satelliser toutes les institutions internationales nées en Europe depuis 1945. Pour s'en tenir à la principale d'entre elles, la CEE, son institutionnalisation a pu fonctionner malgré maints guet-apens. Elle a enclos d'un tarif douanier un marché commun qui a débordé du libre-échange vers des interventions durables et fécondes, dont la politique agricole commune est devenue la caricature après en avoir été le prototype. Les "fonds structurels", la Banque Européenne d'Investissement, quelques initiatives en matière de recherche, d'entreprises aériennes et spatiales, d'armement, d'armée même, etc. sont venus se loger dans ou se greffer sur ladite CEE. Celle-ci grandissant et enregistrant plusieurs décennies de fortes croissance a commencé de prendre un poids international tant à l'échelle de l'OMC qu'à la faveur de multiples accords d'association avec des pays étrangers. Aucune zone de libre-échange ne s'est étoffée de la sorte, aucune n'a commencé d'acquérir un rayonnement international débordant de celui des Etats qui y sont assemblés.

Sans doute plus profondément, aucune n'est devenue le siège d'étonnants mouvements d'opinion, tel celui qui a converti les "bénéfices du communisme" (n°6) en une forte idéologie des droits acquis*, idéologie qui fait considérer les Etas-Unis, malgré leur richesse supérieure comme une terre encore ensauvagée, par négligence scolaire, sanitaire et humanitaire d'une trop vaste partie de leur population. Aucun peuple n'a pris, autant que ceux de la CEE, un profond goût pour la non-guerre, aucun n'a à ce point relativisé les frontières qui le bordent. La population nord-américaine qui a vécu loin des massacres européens du 20è siècle et qui, d'expérience, se représente la guerre comme un phénomène exotique, ne conçoit sans doute pas cet énorme progrés accompli quelques décennies après Verdun et Stalingrad.

Certes, l'inventaire des essais infructueux de la CEE en matière d'autonomie militaire (n°7) a souligné la prégnance de l'OTAN, mais ce serait une grave erreur de croire que cette organisation est, en elle-même, fort substantielle. En juin 1990, Philip H. Gordon, senior fellow de l'International Institute for Stratégic Studies47 soulignait que les seuls actifs propres de l'OTAN étaient un système de défense aérienne, quelques stations de commandement et de communications (mais en sites fixes, donc peu utiles en cas d'interventions au loin), des oléoducs et trois douzaines d'AWACS.48 Rien, par contre, en matière d'avions de transport à longue distance, de ravitaillement en vol et de systèmes satellitaires de renseignement, tous équipements propres aux forces américaines. Et surtout, pas de troupes "otaniennes", hormis le menu peuple de substantiels états-majors. Tout le reste, hommes et matériels, est formé d'éléments provenant des divers pays alliés dans l'OTAN et mis à la disposition de celle-ci. Autrement dit la chaîne américaine a lié l'Europe avec des moyens principalement européens, comme l'armée des Indes liait ce joyau de l'Empire Britannique avec des moyens fournis et payés par lesdites Indes.

Si bien que les limitations effectivement subies par la CEE - celles dont on peut juger par les divers avatars de l'UEO - ont résulté principalement de blocages ou de freinages internes à la CEE. Celle-ci n'a pas du tout progressé en matière fiscale, le refus britannique étant seulement le plus hautement proclamé, car les partisans d'une certaine unification furent rarissimes et plus rares encore les tenants d'une fiscalité génératrice de ressources proprement européennes. La difficile subordination de chaque droit national aux directives européennes, posée en principe par les traités européens, a été ralentie, voire enlisée par les parlements et les tribunaux nationaux. La coopération policière et judiciaire, souvent réclamée pour combattre la délinquance transfrontières n'a commencé à prendre tournure que par les accords de Schengen (1985)49 dont la seule cible véritable est l'immigration clandestine. Quant aux "biens culturels" qui ne sont assurément pas des marchandises comme les autres, il a fallu beaucoup d'insistance et parfois de ruse pour qu'ils échappent en partie au régime banal de l'OMC, apôtre du libre-échange inconditionnel. Il en va de même pour les "services publics", grâce à l'obstination de certains Etats - et de la plupart des peuples attachés à leurs "droits acquis". Enfin, plusieurs décennies d'expansion économique n'ont pas suffi pour que les sociétés commerciales, d'ordre industriel ou bancaire, aient la possibilité - sinon l'obligation - d'adopter un statut qui serait commun à toute l'Europe.

Ces blocages ou ces freinages attestent de la vigueur des forces hostiles à la multiplication des politiques coopératives menées dans et par la CEE. Ces forces expriment les intérêts de certaines classes sociales, présentes dans toute la CEE, mais nullement enclines à la modifier. Dès la CECA (n°3), il est apparu que les maîtres des forges et des houillères n'étaient pas tentés par une concentration européenne du capital qui aurait fait d'eux l'embryon d'une bourgeoisie européenne, mais on peut arguer que les nationalisations d'après guerre, puis l'épuisement du charbon et la prolifération internationale des aciéries ont étouffé cette potentialité. Par contre l'obstiné maintien des cartels bancaires nationaux, y compris par les banques publiques, atteste que les bourgeoisies bancaires sont restées sur leur quant-à-soi. Il en a été de même pour tous les autres segments des bourgeoisies industrielles ou marchandes, qu'elles soient cartellisées ou non, car les concentrations d'entreprises par delà les frontières sont restées rarissimes jusu'en 1990 (n°6). Les professions libérales et les autres classes moyennes dotées de statuts légaux ou protégées par des diplômes nationaux (sans équivalences européennes effectivement mises en oeuvre) ont refusé de laisser des intrus européens entrer dans leurs "prés carrés" nationaux. Les appareils d'Etat ont protégé de même leurs diverses classes de salariés, cependant que les institutions européennes, peu riches d'abbayes et de prébendes, n'ont guère payé d'exemples intégratifs. Au reste le plafonnement à 1 % des PIB, des dépenses transitant par les budgets européens et l'absence de toute fiscalité proprement européenne ont quasiment tari à la source les chances d'expansion d'une bureaucratie européenne - quoi qu'aient pu en dire les poujadistes anglais et autres.

D'où cette conclusion essentielle : les Etats engagés dans la CEE et dans les autres institutions européennes n'ont mis en commun que des moyens chichement mesurés. Ils ont manifesté plus d'ambitions coopératives qu'ils n'ont procuré de ressources tirées de leurs budgets et de leurs appareils. Ils n'ont manifesté aucun zèle pour doter la CEE d'appareils et de ressources propres, l'exemple le plus manifeste étant celui des douanes : la constitution d'une douane paneuropéenne (distincte, autant que de besoin, des fonctions de police portuaire ou aéroportuaire) n'a jamais été envisagée, pas plus que celle d'une flotille de garde-côtes, nonobstant la fréquence des marées noires. Seules ont été produites de longues "directives" indiquant ce que les Etats doivent faire faire à leurs douaniers - qu'ils soients grecs ou allemands...Ainsi, les réticences essentielles des Etats se marient aux craintes viscérales des peuples pour limiter la liste des fins dûment européanisées et l'expansion des voies et moyens au service de ces fins.

La CEE-UE et les autres institutions européennes se réduisent à des acquis, difficilement conquis et soigneusement cantonnés. Et pourtant, le tissu d'interrelations ainsi tramé entre des Etats diversement associés constitue l'essence même de l'Europe, c'est-à-dire de ce qui a poussé entre - et contre - les chaînes américaine et soviétique. De ce qui a permis de garder une capacité de manoeuvre vis-à-vis des puissances établies ou montantes, de par le monde, et surtout vis-à-vis du marché mondial des produits de toute sorte, des capitaux bancaires et boursiers et des idées enrobées de dragées marchandes. Certes les institutions européennes tirent l'essentiel de leurs forces des Etats substantiels qui les animent - lorsqu'ils arrivent à bâtir un accord et à l'appliquer - mais, sans ce tissu conjonctif déjà bien adapté à quelques tâches paneuropéennes ou mondiales, ces Etats réduits à leur poids international propre perdraient beaucoup de leur influence.

En préférant une coopération coupée menu à une coalescence plus organique, ces Etats n'ont produit durant les années 1945-90 qu'une Europe maigrichonne, mais c'est déjà une Europe vivante à laquelle les attentes et les pressions du système mondial d'après la guerre froide vont vraisemblablement offrir ou imposer de nouvelles occasions de se muscler davantage.


NOTES

 

1Voir www.macrosocviologie.com/index

2 On peut encore lire avec profit Les enfants de l'Europe de Louis Hartz, ed. française, Paris, 1968.

3 La France , dès 1945, d'une fraction de la zone américaine en Allemagne et en Autriche.

4 Allied Military Governments of Occupied Territories

5 En 1944, sitôt renversé le gouvernement de Mussolini, ce pays passa du statut d'ennemi à celui d'allié.

6 Pratiquement toute l'Europe de l'Ouest, hormis la Suisse (non nécessiteuse) et l'Espagne (bannie comme franquiste). L'Autriche et la RFA étaient concernées et la Turquie fut adjointe à la liste (ce qui prépara sa future adhésion à l'OTAN). Les hésitations de la Tchécoslovaquie furent balayées par le "coup de Prague" en février 1948.

7 Où les décisions, préparées par de multiples comités qualifiés, furnt prises à l'unanimité, les Etats-Unis étant présents.

8 SACEUR désigne le Commandant suprême allié en Europe (Etat-major à Versailles, puis à Mons quand la France se retira en 1966) et SACLANT le Commandant suprême des forces alliées de l'Atlantique (Etat-major à Norfolk, Etats-Unis)

9 Les termes marqués d’un astérisque sont analysés dans les divers tomes de La Société sur le présent site.

10 Sudètes, Bohème et Moravie formaient la partie tchèque de la Tchécoslovaquie.

11 Grosser historischer Weltatlas, 3è partie, p 89b, Bayerischer Schulbuch-Verlag, 4è ed. 1981

12 Soit un peu plus de 80 milliards de $ actuels. Les données utilisées ici sont tirées d'une conférence de Duisenberg, alors président de la Banque des Réglements Internationaux (BRI ou, en anglais, BIS) à l'occasion du cinquantenaire du discours de Marshall à Yale (BIS Review, 54/1997).

13 Organismes comme le FDES français (Fonds de Développement Economique et Social) ou, en Allemagne de l'ouest, la Bank für Wiederaufbau (Banque pour la Reconstruction).

14 C'est-à-dire la République Fédérale d'Allemagne (RFA) formée en 1949 par l'ensemble des trois "zones" occidentales d'occupation.

15 Notamment dans les usines de ces deux derniers pays absorbées par les Hermann Goering Werke,.

16 Administration des travaux hydrauliques (digues, drainages, asséchement, etc) plus importante encore que l'Administration des Ponts et Chaussées, tôt développée par la France.

17 Notamment à la suite de l'annexion d'une large partie de la Prusse orientale

18 Après la cessation du prêt-bail américain qui avait aidé à équiper les armées soviétiques et après le rejet du projet d'aide Marshall.

19 Dans un climat politique marqué par les procés des "nationalistes" et des "titistes" qui servirent notamment à discipliner les leaders communistes et autres qui gênaient les autorités soviétiques.

20 Priorité aux industries d'équipement, négligence des services autres qu'administratifs, ampleur des budgets militaires, réglement bilatéral des échanges internationaux, ultérieurement complété par un clearing inter-étatique à taux rigides, etc.

21 Voir annexe n°1 sur l'épisode de "la chaise vide".

22 Voir annexes n°1 et n°2.

23 La Norvège et la Suisse restèrent dans l'AELE où l'Islande les rejoignit en 1971, suivie par le Lichtenstein en 1991. Les trois autres membres fondateurs partirent vers la CEE en 1986 (Grèce) et en 1995 (Suède et Autriche).

24 Voir Le Proche et Moyen-Orient, www.macrosociologie.com.

25 Surtout des plus qualifiés, tant les professions-à-statut, les conventions collectives et les réglements universitaires portant sur l'équivalence des titres et diplômes résistèrent pesamment aux velléités uniformisatrices de l'espace européen. La CEE à 12 resta une communauté réduite aux acquis de la CEE à Six.

26 Source : BIPE

27 Le tout formant ce que Galbraith a fort bien analysé sous le nom de built-in stabilizers.

28 C'est-à-dire l'articulation économique capitaliste d'Etat*

29 Economie sociale de marché, formule adoptée par la social-démocratie au congrés de Bad Godesberg (1959).

30 Plusieurs dispositifs protègent ce vaste secteur (lois restreignant le grand commerce, statuts des professions libérales). La plus onéreuse de ces prorections est la PAC (voir annexe n°1) qui subventionne abondamment la plupart des classes rurales.

31 Une Banque de Développement du Conseil de l'Europe fut créée par la même occasion, mais elle ne prit jamais un réel essor.

32 Généralement centristes, c'est-à-dire de tendance chrétienne-démocrate ou social-démocrate.

33 La défaite de Dien-Bien-Phu est de mars 1954. Les accords de Genève grâce auxquels le gouvernement Mendès-France mit fin à la guerre franco-vietnamienne furent signés à Genève en juillet 1954.

34 Les six fondateurs de la CEE plus la Grande-Bretagne.

35 Renforcée par une offensive militaire d'Israël contre l'Egypte.

36 Les autres pays de l'OTAN ne firent pas de même, si bien que le territoire allemand, sis aux premières lignes de la guerre froide devint vite le plus dense en armes nucléaires.

37 Ce qui pouvait signifier qu'à l'extrême, la faible France n'hésiterait pas à nucléariser quelque ville américaine, menace supposée suffisante pour dissuader la forte Amérique d'user de sa force contre la France.

38 Doublée, en Afghanistan même, par un soutien massif (via le Pakistan) à toutes les guerillas antisoviétiques, bouillon de culture où l'islamisme radical proliféra, pour la gloire ultérieure du séoudien Ben Laden.

39 Aujourd'hui encore, ce "bouclier" demeure un rêve irréalisable. Au reste, Ben Laden et ses affidés ont démontré, en septembre 2001, que ce "bouclier", s'il existait un jour, ne servirait de rien...

40 Les termes marqués d'un astérisque ont été détaillés dans La Société dont une version abrégée est accessible sur le présent site. Les six volumes de cet ouvrage, publiés de 1977 à 1983, ont analysé - entre autres types de sociétés - les structures économiques, politiques et idéologiques des formations étatiques-socialistes* et n'ont pas manqué de répérer, chemin faisant, les signes annonciateurs de la crise soviétique. Le monde au 21è siècle, puis L'avenir du socialisme que j'ai publiés respectivement en 1991 et 1996 ont prolongé cette analyse jusqu'à son terme irréversible.

41 Voir L'avenir du socialisme par Robert Fossaert, ed Stock, 1976

42 Avec l'Union Télégraphique Internationale, l'Union Postale (Berne 1874) est le prototype des agences internationales qui se sont multipliées dans les systèmes mondiaux capitalistes.

43 Pour mémoire, les astérisques renvoient aux analyses détaillées dans La Société, sur le présent site. La République bourgeoise* en vigueur est de type II, c'est-à-dire soumise à une domination interventionniste-bourgeoise* à ne pas confondre avec la République bourgeoise I * où régnait une domination libérale-bourgeoise.

44 La Grande-Bretagne, la Suède et les rares autres Etats où une monarchie perdure sont des Républiques, nonobstant ce charmant archaïsme (voir La Société, tome 5).

45 Et y rallier les Alliés de 1945.

.47 C'est-à-dire Directeur de recherches à l'Institut International des Etudes stratégiques (Etats-Unis) cité par l'International Herad Tribune ce même mois.

48 Avions porteurs de Systèmes de Contrôle et d'Alerte.

49 Les accords signés en 1985 n'engageaient que cinq pays (les fondateurs de la CEE, hormis l'Italie) dont les territoires ont été fondus dans un espace sans frontières.à partir de 1990. Puis huit autres pays se sont joints à l'espace de Schengen, de 1990 à 1997, si bien que le traité d'Amsterdam conclu cette année-là a pu intégrer ledit espace dans la CEE, mais en laissant la Grande-Bretagne et l'Irlande hors celui-ci.


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